Dresser un cheval de trait : est-ce éthique ?

Il y a quelques mois, sur la terrasse chaude d’un joli restaurant boisé de Bruxelles… Nous dînons, entre cavalières. Il fait chaud, il y a cet air paisible du mois d’août et des guirlandes entrelacées dans les arbres. Évidemment, la conversation revient sans cesse aux chevaux. Puis vient une phrase que je n’oublierai jamais, car elle m’a pas mal touchée, sur le coup… “Je ne comprends pas pourquoi certains cavaliers s’acharnent à faire faire du dressage à des chevaux qui ne sont absolument pas faits pour cette discipline… Les pauvres chevaux ne peuvent pas donner la moitié de ce qu’on leur demande“. Nous nous connaissons toutes, et avec les chevaux que j’ai, difficile de ne pas me sentir visée…

Une jument de trait en dressage ?

Oui, parlons de l’éléphant dans la pièce : Trifine.  Peut-on réellement prétendre être “cavalière de dressage” quand on monte des chevaux pour le moins… Inhabituels ? J’ai tout à fait conscience que je perds rapidement des points de crédibilité auprès de cavaliers “sérieux” sur des chevaux de sport plus normaux. Mes chevaux sont des chevaux modestes, normaux. Ils n’ont pas de rebond de 20 centimètres et ils n’ont pas ce geste à s’en déboîter l’épaule. Ensuite, je suis moi-même une cavalière modeste, qui fait du mieux qu’elle peut. Mais j’ai les chevaux que j’ai, je les aime, et je suis passionnée par le travail de gymnastique du cheval. On fait quoi ?

Quel cheval pour quelle pratique de l’équitation ?

Il est difficile de se mentir, cependant : il y a des chevaux faits pour certaines choses, et d’autres faits pour d’autres. Un cheval de trait n’est, en aucun cas, le cheval idéal si vous rêvez de dressage. J’ai conscience que, en théorie, Trifine n’est pas du tout faite pour ce que j’en fais. Elle est taillée, physiquement, pour précisément l’inverse. La question est alors : est-il vraiment nécessaire de soumettre un tel cheval, qui part avec un handicap monumental pour ce qu’on lui impose, à des mois d’entraînements difficiles ? Est-ce que ça vaut vraiment le coup, est-ce même éthique ? C’est une question qu’il est nécessaire de poser et je sais d’avance que chacun aura son opinion bien tranchée sur le sujet (surtout ceux qui n’ont jamais vécu ladite expérience).

Pendant longtemps, je croyais très fort qu’il était assez dérangeant de se mettre à vouloir faire piaffer un cheval de trait. Je culpabilisais. Ou alors, je voyais cela comme un super challenge à se lancer, pour un cavalier de très bon niveau technique qui saura amener avec tact son cheval à ces gestes-là. Or, je ne me suis jamais considérée comme étant un tel cavalier. Puis j’ai développé mes compétences en Horsemanship, puis je me suis fait suivre en dressage. En améliorant ma capacité à lire et à comprendre mon cheval, j’ai obtenu 10 fois plus que ce que j’aurais pu espérer de mes chevaux. Aujourd’hui, je ressens sincèrement que mes chevaux apprécient énormément l’entraînement sportif que je leur soumets… Surtout Trifine (étonnamment).

Aptitudes physiques versus aptitudes mentales

Le grand oublié de l’approche purement classique des choses, à mon sens, c’est le mental. Oui, oui, certains écuyers ont ce sens-là, et ce qui reste dommage, c’est qu’ils sont rares. Mais si l’on regarde du côté de l’équitation moderne, sportive, je trouve qu’on a quand même sérieusement oublié l’importance du coaching mental de notre cheval.

C’est là que je reviens à ma Trifine ou à Jazon, qui du haut de son mètre 40, est pas mal placé dans la catégorie du cheval “inadapté“. Je ne suis pas une grande cavalière, ça c’est certain. Cependant, je me suis débrouillée pour me former auprès d’autres, afin de savoir lire, comprendre et communiquer avec mon cheval avec le plus de justesse possible. Je pense que c’est là qu’on atteint mon message : j’ai fait des erreurs, tellement d’erreurs avec Jazon et Trifine. Mais aujourd’hui, depuis que je sais les comprendre, réellement les comprendre et leur expliquer les choses, j’ai enfin la sensation qu’on est toujours à fond, ensemble, dans la pratique sportive.

Crédits : Laureline van Overmeir.

Trifine a toujours été d’une extrême générosité en dressage. C’est probablement dans cette discipline qu’elle a été la plus sage, la plus concentrée. De mon point de vue, ça requiert pourtant autrement plus d’intensité, d’énergie, de réflexion que tous les autres Savvys de Parelli réunis. Pour un cerveau gauche, cela doit être difficile d’être autant cadrée, tout en donnant une quantité non négligeable d’énergie dans les différents mouvements. Elle n’a jamais bronché… Le reste du temps, Trifine aime beaucoup argumenter. Discuter. Négocier.

Il s’avère qu’en dressage, Trifine donne énormément d’elle-même, et qu’elle est surexcitée dès qu’on amorce notre travail du moment, le ferme à ferme. Elle est réactive, légère. Oui, on fait plein d’erreurs techniques… C’est vrai. Mais j’ai un cheval qui est autant motivé que moi dans la piste, et ça, à mes yeux, ça n’a pas de prix. Trifine m’a toujours donné la sensation qu’elle n’avait pas le corps de son mental. Ce cheval a le mental d’un athlète, d’un véritable athlète. Peur de rien, détermination à toute épreuve, personnalité affirmée et d’une très grande intelligence. C’est une guerrière. Son corps, lui, eh bien déjà il est victime de la PSSM (myopathie à stockage de polysaccharides), donc il est régulièrement inconfortable, encombrant de part ses trébuchements réguliers. Son corps est lourd, est long, son avant-main est très déséquilibrante, son encolure épaisse et difficile à assouplir.

Y a-t-il vraiment une réponse ?

La réponse théorique, c’est : prenez un cheval qui correspond à ce que vous souhaitez faire. Aujourd’hui, si je devais acheter un nouveau cheval, les choses sont très claires. Ça sera un cheval de sport. Il ne faut pas se mentir : si vous démarrez en achetant un cheval à des années lumière de ce que vous aimez, vous partez déjà avec des challenges émotionnels et physiques. C’est un choix, mais ça n’est pas le plus simple, et parfois ce sont les chevaux qui en pâtissent. L’achat d’un poulain est également une prise de risque, car nul ne sait vraiment si sa personnalité affirmée à l’âge adulte vous conviendra et si son physique s’est développé comme vous l’attendiez.

Ce qui se produit, c’est qu’il faudra l’accepter comme il est… Ou le revendre. Si l’on a des chevaux depuis l’enfance, comme c’est un peu mon cas avec Jazon et Trifine, c’est pareil : on les accepte comme ils sont, et on compose avec les paramètres dont on dispose.

Dans mon cas, je suis plutôt contente de ce qu’on a trouvé comme entente, tous les trois. Jazon est juste génial, autant à pied, qu’en selle, même si on a nos challenges quotidiens qui n’ont pas vraiment de rapport avec son physique. Il me porte très bien malgré sa petite taille, et ce depuis longtemps. La plupart des ostéopathes lui donnent 15 ans alors qu’il en a bientôt 21… Il va bien. Trifine progresse en ce moment à vitesse grand V sous la selle, malgré ma technique très modeste, et malgré quelques discussions récentes qui semblent se résoudre petit à petit. En selle, c’est une guerrière…

Le mot du jour sera simple : com-pro-mis. Le tout, c’est de trouver le compromis qui n’abîmera ni le corps, ni le mental de votre cheval. A vous de faire de votre mieux pour vous améliorer et diminuer les erreurs que vous ferez – car vous en ferez, et toute votre vie d’équitant.

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4 thoughts on “Dresser un cheval de trait : est-ce éthique ?

  1. Hello Pauline,
    Merci pour ton article si juste ! On ressent bien que tu as du longuement réfléchir à quoi faire avec tes chevaux mais qu’au final, tu as trouvé le bon équilibre et ça, c’est vraiment la plus belles des récompenses 🙂 Ta Trifine est vraiment magnifique (et Jazon aussi, bien sûr !) et même si elle ne danse pas aussi bien que des chevaux de dressage type selle ou ibérique, elle n’a vraiment rien à leur envier ! Votre histoire reste unique et tant que vous êtes bien ensemble, je pense que c’est un peu tout ce qui compte 🙂

  2. Intéressant comme article, et qui fait réfléchir (comme d’habitude sur ton blog ! ;D).

    J’aurais plus un mot à dire (adressé surtout à ceux plein d’esprit et de certitudes) : un cheval est-il fait pour être monté ? Biologiquement parlant, non, il n’est pas né pour porter un cavalier sur son dos, comme nous ne sommes à l’origine pas conçus pour monter dessus. Mais le travail bien fait et réfléchi donne au cheval l’aptitude de supporter notre poids et ce qu’on lui demande, tout comme notre propre entraînement nous offre la capacité de rester en selle sans se blesser (je ne parle pas ici de chutes mais bien de pratiquer sans – trop – endommager notre corps). Le travail et la mesure… semblent donc suffire comme réponse, bien plus que de vouloir faire entrer chaque individu (équin ou humain) dans une petite case : apte/inapte.

    D’ailleurs au sein d’une même race de chevaux, certains se montreront très bons pour une discipline et d’autres absolument pas. Comme quoi… 🙂

    (En tout cas, ta jument est vraiment splendide, même si ça doit faire un drôle d’effet de se retrouver sur son dos ! xD)

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