Quel modèle pour l’équitation Olympique ?

Les sports équestres de Rio 2016 s’achèvent tranquillement, une épée Damoclès menaçante au-dessus de la tête. Considérée comme élitiste, pas assez populaire, et pas assez médiatisée par le CIO, l’équitation ne sera peut-être pas présente en 2020 à Tokyo.

Vieillissante et élitiste, l'équitation.
Vieillissante et élitiste, comme une bonne vieille Lady Grantham.

On pourrait avoir ce débat pendant des heures : certes, l’équitation n’est pas assez médiatisée. Le pourquoi n’est pas simple. On m’a dit que c’était ennuyeux, que c’était trop compliqué, pas assez accessible pour un public novice. Alors j’ai regardé autant que j’ai pu ces JO. Pas uniquement l’équitation (de toutes façons, à part en replay sur France TV Sports ou sur Equidia, difficile de voir du cavalier à la télé), mais le reste : judo, escrime, volley, tir à l’arc, athlétisme, cyclisme… Que des disciplines que je n’ai jamais pratiquées et que je connais vraiment pas bien.

Le judo ? Je ne comprends vraiment pas ce qu’il se passe. Je n’ai même pas pigé pourquoi Teddy Riner avait gagné… Je me suis pas mal ennuyée.

En escrime, c’est un peu pareil. En tir à l’arc, je comprends, mais franchement, j’ai trouvé l’athlétisme ou la gymnastique bien plus spectaculaire. Quand on me dit : le CSO, c’est chiant, c’est toujours pareil, j’ai envie de dire que ça se vérifie pour tous les sports… Tout dépend de comment on le regarde. Les gymnastes enchaînent les uns après les autres les mêmes tours, les mêmes figures, pour quelqu’un qui n’y connaît rien. On voit des différences, mais on ne mesure sans doute pas la finesse technique des athlètes. Un peu comme un public non-averti qui regarde du dressage, sommes toutes. Alors que si un CSO peut paraître rébarbatif aux yeux d’un débutant, chaque tour est tout à fait unique aux yeux de l’amateur éclairé.

On pourrait également avoir un autre débat : pour le bien-être des chevaux, est-il vraiment nécessaire que les JO soient maintenus ? N’éviterions-nous pas d’autres scandales Rollkur, cravache abusive, muserolles saucissonnantes et coliques mortelles ? Du stress, des ulcères, des chevaux qui meurent trop jeunes, utilisés, usés, sous pression, tout ça pour apporter un bonheur immense à l’humain qui décide pour lui ? D’un point de vue purement antispéciste… On crierait victoire ! Enfin ! Fini, les animaux utilisés pour le sport…

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Mon point de vue est un peu plus naïf. Je suis certaine que l’on peut pratiquer un sport équestre sans abîmer son cheval, voire, en lui apportant un confort, mental ou physique. Toutefois, je suis également persuadée que toute pratique équestre est tout à fait égoïste. Je ne monte pas mon cheval pour lui faire plaisir, soyons clairs… Je monte surtout d’abord parce que moi, ma passion, c’est l’équitation. Je travaille à pied, en longe, en liberté, je pars en balade, parce que moi, j’aime ça. Bien sûr, en évoluant, en progressant, maintenant j’essaye de conjuguer mes envies avec celles de mon cheval, en essayant de diminuer au maximum les désagréments que je peux causer : une équitation à l’envers, des outils qui gênent ou blessent, une mauvaise stratégie dans mon travail qui lui cause inquiétude et stress… J’essaye de lui apporter un certain éveil sans me leurrer : mon cheval, en tant que cheval, il serait tout aussi bien heureux avec ses potes dans ses 7 hectares à brouter, dormir, boire, marcher, jouer avec ses potes un peu aussi. Enchaîner des épaules en dedans, fondamentalement, il s’en fout, tout comme faire des cabrés ou du Stick to me. A moi de lui montrer ça sous un angle qui lui plaise. En plus, j’aime assez cette idée de compétition où l’on est supposés sortir le meilleur de soi, pour le défi, le challenge. Fait dans un cadre très strict, avec un modèle qui représente l’idéal en termes de respect de l’intégrité du cheval ET de finesse technique, je pense que ça tirerait tout le monde vers le haut.

Or…
Je n’ai pas trop adoré ce que j’ai vu, pendant ces JO.

J’ai regardé le CCE. J’ai été honnêtement surprise de la fluidité et de l’harmonie de certaines reprises de dressage, comme celle d’Astier Nicolas.
Je ne la trouve pas sur Youtube, mais cette reprise de Badminton avec le même cheval est assez proche dans sa qualité de celle des JO :

Ou celle d’une cavalière canadienne dont je ne me rappelle plus le nom (je crois que c’était Jessica Phoenix et A Little Romance mais ce que j’ai trouvé sur Youtube n’est pas récent et ne ressemble pas tellement à sa reprise des JO). Bien entendu, les muserolles sont toujours beaucoup trop serrées. Pourquoi, nom de Dieu, on s’obstine à serrer la muserolle ? Alors que TOUT prouve que c’est néfaste ? Et il y a beaucoup de chevaux vraiment tendus, qui fouaillent de la queue ou grincent des dents… Des cavaliers qui talonnent de l’éperon à chaque foulée (faut vraiment leur expliquer la notion de renforcement négatif, pour comprendre la résignation acquise dans laquelle on met le cheval en faisant ça), un contact vraiment lourd… Surtout dans le dressage pur, où tout est amplifié par rapport au dressage plus fonctionnel du cross. A un tel niveau, je trouve ça totalement inacceptable, d’autant que certains y arrivent très bien sans ce genre de comportements !

J’ai regardé le cross. Pareil qu’en dressage : outre la maîtrise purement technique que je ne me permettrai absolument pas de juger, en termes de respect du cheval, il y a de tout. Certains très bons cavaliers ne bougent pas d’un poil, la communication est imperceptible, les effets de rênes discrets. Mais la majorité… C’est très dur dans les aides, très violent dans les rênes (surtout quand le cheval refuse), ça ne dégage pas d’harmonie du tout. Alors oui, la difficulté du cross est telle, qu’une erreur peut être fatale, ce qui explique une gestuelle parfois franchement violente.

A ce moment-là, je me pose trois questions : pourquoi le cross doit-il être difficile au point qu’on doit arracher la bouche du cheval pour tourner ? ; a-t-on vraiment le droit de soumettre son cheval à ce genre d’épreuve si l’on n’a pas l’équitation flegmatique d’un Fox Pitt ? ; et que devrions-nous juger, la performance chiffrée du chrono et du nombre de refus, ou bien le style global et l’harmonie permettant la performance chiffrée ? Même chose au saut d’obstacle du cross, et au CSO. On devrait adapter le système du hunter…

Même chose en dressage… Que juge-t-on, de nos jours ? Est-ce qu’on privilégie la décontraction du cheval sur l’exécution des mouvements ? La discrétion et la légèreté des aides prime-t-elle dans la note sur un changement de pied spectaculaire ? Je crois qu’il est difficile de dire oui. Sans parler du manque d’objectivité quand on voit la note d’Edward Gal. Attention : c’est la combinaison des deux qui doit être gagnante. Un cheval décontracté sur une technicité de pointe. Par exemple, peut-être donner plus de points à un couple dont l’harmonie est parfaite, sans contraction, avec une communication très fine, qui a fait une petite faute de rythme, plutôt que valoriser le couple qui n’a fait absolument aucune erreur mais dont le cavalier portait le cheval grinçant des dents sur toute la reprise.

Pour moi, c’est tout le système qui est à revoir. Supprimer l’équitation des JO n’empêchera personne de faire du Rollkur tranquille dans son coin, ni d’utiliser abusivement les muserolles. Au contraire : être sous les feux de la rampe permet aussi d’exiger plus de respect de l’animal. L’équitation ne peut pas, et ne doit pas rester un sport archaïque qui ne privilégie pas avant tout le bien-être (le vrai, pas celui qu’on vante actuellement) du cheval. Cela devrait être la priorité absolue, indiscutable, et sans l’hypocrisie actuelle de la FEI.

Les JO doivent être un modèle d’équitation, d’harmonie entre le cheval et le cavalier, un exemple à suivre. On dit qu’on y voit “les meilleurs cavaliers du monde“. Oui, on y voit probablement les meilleurs performers, ceux qui gagnent, qui gèrent la pression, et qui techniquement sont à la pointe. Mais sont-ce vraiment les meilleurs cavaliers du monde dont les chevaux rêvent ?

J’aime regarder les compétitions, j’aime cet esprit du sport, mais il faut que cela reste dans les limites du respect du cheval. Il faudrait réussir à conjuguer la prouesse technique démontrée par beaucoup de cavaliers olympiques, à une approche plus psychologique, focalisée sur le bien-être mental, tout en sanctionnant bien plus sévèrement les dérives devenues normales (muserolles trop serrées, nez dans le poitrail, etc.).

Cependant, car la vérité se trouve quelque part dans la nuance, j’ai vu de très belles choses lors de ces JO. J’ai découvert des couples qui me semblait fonctionner : peut-être pas comme moi j’idéalise les choses, mais avec une façon différente qui semble marcher pour eux. C’est la première fois où j’ai regardé un cavalier de dressage néerlandais en me disant que c’était très, très bon :

Au lieu de boycotter les sports équestres, continuez à parler à des cavaliers plus classiques, à disséminer vos idées, vos connaissances sur le bien-être du cheval, le pré, les signes de stress, l’alimentation, les stratégies psychologiques, le renforcement négatif, positif, les modes d’apprentissage… C’est ainsi que l’on fait réfléchir, que l’on fait germer des idées, que l’on changera les choses. Ça n’est pas en agressant et en restant dans la communauté qui pense comme nous que l’on change le monde ! Il faut discuter avec des gens différents de soi, pour prendre d’eux et pour leur transmettre également.

Ainsi, seulement, verrons-nous de plus en plus de chevaux respectés sur les pistes olympiques.
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5 thoughts on “Quel modèle pour l’équitation Olympique ?

  1. Superbe article, qui traduit parfaitement ce que je pense de l’équitation dite “moderne”, que ce soit à haut niveau, mais aussi chez les amateurs où il y a beaucoup de sensibilisation à faire à mon sens. Merci pour ce partage d’opinion, je me sens moins seule 🙂

  2. Bien vu votre article ( et je ne dis pas ça souvent ) ! et comme je fais rarement des compliments à des journalistes je ne vais pas m’étendre sur ce qui me lait, en particulier votre conclusion … ; d’ailleurs vous êtes dans l’esprit des Trophées Allege-Ideal ( notre site est facilement accessible ) … L’équitation française mérite qu’on l’aide à aller dans le bon sens !

    1. Eh bien, quel honneur de constater que monsieur Maurel en personne a lu un extrait de mon modeste blog ! (d’ailleurs, je ne suis pas journaliste 😉 )
      Merci beaucoup. J’ai été membre Allège-Idéal pendant quelques années, avant de partir en Belgique, figurez-vous.
      Encore merci pour votre passage et à bientôt je l’espère.

  3. Même si l’idéal est encore loin, les mentalités ont bien évoluées. Le rollkür n’est plus du tout une norme. Les chevaux enfermés sont sanctionnés, il y a des micros lors des grands championnats à chaque lettres qui permettent aux juges d’entendre et pénaliser les grincements de dents.
    Évidemment, le public anti-compétition ne retient que les scandales et les cavaliers abusifs. Ils oublient que beaucoup montrent tout à fait autre chose. Les équilibres montés sont la plupart du temps justes, les piaffers sont aujourd’hui bien mieux que des piaffers “classiques” car l’élévation, la suspension et la descente des hanches sont aussi présentes et… s’y ajoute la précision. Cette précision est rarement présente dans l’équitation classique, car elle cherche à prendre le mouvement lorsque le cheval est prêt. En compétition, le mouvement doit être fait à un endroit précis, d’une façon précise, ce qui oblige le cheval d’être dans un rassembler permanent. S’il n’y est pas, il ne peut pas être prêt à la lettre (et force le cavalier à sauver les meubles à grands coups d’aides, voire à arracher l’exercice). Aucune place n’est laissée à “l’à peu près”. Cette rigueur est ce qui manque à quasiment tous les cavaliers classiques, même ceux bourrés de talent. Et malheureusement, seule la compétition apprend et oblige le cavalier à l’intégrer dans sa routine de travail.
    Aujourd’hui, vu la direction que prend le dressage contemporain, il n’y a plus d’excuses 1/ d’utiliser des méthodes de travail abusives ; 2/ de ne pas permettre à des chevaux de sport d’avoir une vie de cheval (aller au pré des heures durant) sous prétexte qu’ils sont des athlètes ; 3/ de ne pas sortir en concours si on est un cavalier classique. Les juges sont en demande de légèreté et d’autre chose. Monter proprement en compétition changera plus les choses que de monter chez soi, caché derrière sa haie. Mais encore faut-il montrer une reprise correcte et non des exercices brillants à l’à peu près.

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