Pourquoi je dresse avec une embouchure, et pas une ennasure

J’ai reçu beaucoup de messages me demandant pourquoi mes chevaux étaient montés en mors lors des séances de dressage, et pas avec une ennasure (side-pull, bitless, likorne, hackamore, licol en corde, etc.). Je monte en mors uniquement lorsque je dresse. Le reste du temps (freestyle, balades, etc.) je suis en licol.

J’observe plusieurs clans aujourd’hui.

  • Ceux qui bannissent les ennasures type side-pull, considérées imprécises, souvent reliées à un manque cruel de technique et à des pseudo-dresseurs.
  • Ceux qui bannissent le licol “étho”, outil de torture masqué par des promesses de complicité.
  • Ceux qui bannissent le mors, qui est devenu synonyme de douleurs, voire de maltraitance.

Les trois ont tort et les trois ont raison.

Il existe de très jolis couples qui n’ont jamais évolué qu’avec une ennasure, et qui frôlent élégamment aujourd’hui la Haute École. Il existe aussi des couples qui ne subliment pas “techniquement” l’outil, mais qui se font plaisir en équitation de loisir, sans gêner leur cheval. Il existe des cavaliers qui n’ont pas de niveau technique poussé, qui montent avec une ennasure, et eux préservent l’intégrité physique de leur cheval.

Voici quelques beaux exemples de chevaux n’ayant jamais connu de mors.

  • Emeline et Tattoo, un couple bien connu des Internets et qui propose de très jolies choses :

Estelle & Vulkan

Il existe beaucoup de couples qui travaillent avec une grande finesse et une grande douceur à l’aide d’un licol en corde, à pied, à cheval. Il existe des chevaux qui n’y sont que très peu sensibles (Trifine, exemple n°1), d’autres qui ne le supportent absolument pas (je pense à un exemple évoqué sur la page Facebook des écuries de Berlion), même avec des actions douces. Il existe des pseudo-chuchoteurs qui l’utilisent brutalement, aussi, bien sûr, mais ça… C’est valable pour tout.

Il existe une immense majorité de cavalier qui ne sait pas/ne veut pas se servir convenablement d’un mors, ça, j’en suis convaincue. Ceux-là causent des douleurs. Cela dépasse même les petits cavaliers de club ! On a souvent été horrifiés devant la gestuelle musclée d’Adelinde Cornelissen… Multiple championne du monde de dressage… Il existe aussi des cavaliers à la main douce, légère, intelligente, dont le mors devient l’outil de communication et de finesse par excellence.

  • Marie Sutter, de la Cense, son cheval Poseido et Catherine Henriquet, et bien que je ne sois pas une grande fan des mains archi basses des Henriquet, il y a une vraie recherche d’harmonie ici :
  • Les démos de l’Ecole de Légèreté de Philippe Karl :
  • Anja Beran, y’a rien à faire, j’aime vraiment beaucoup :

Plus qu’un problème de mors, c’est souvent un problème de psychologie, de comportement du cheval qui n’est pas géré habilement. On colle un Pelham à un cheval pourtant très sensible parce qu’on ne prend pas le temps de lui expliquer ce qu’on attend de lui. On ficelle les bouches sous des noseband ultra serrés car les juges n’aiment pas les bouches qui bavardent, parce qu’on a décrété que c’était mal. On met une bride sans en avoir le niveau pour avoir plus de contrôle. On tire à droite et à gauche car on pense que ça fait “céder” le cheval. C’est sans compter qu’il existe aussi ce qu’on appelle le “bit-fitting” : l’adaptation du mors à la bouche du cheval. Un mors inadapté peut causer de vraies douleurs (et il y a bien sûr plus de mors inadaptés que bien adaptés).

Angelica Augstsson et Mic Mac DR: LOTTAPICTURES
Angelica Augstsson et Mic Mac – c’est moche, très moche. Même si ce n’est qu’un instant, une photo, c’est un instant assez violent. Pourquoi Pelham + martingale + noseband hyper serré ? Parce que cette cavalière ne communique pas avec son cheval. Voilà.
DR: LOTTAPICTURES

Bref, je comprends très bien : le mors est très facilement rattachable à des actes affligeants, assimilables à mon sens à de la maltraitance – mais pourtant tellement répandus.

Rolf Göran Bengtsson. Encore une fois, personne n'est choqué, mais j'ai comme l'impression qu'il a en plus du mors, une tige de métal toute fine reliée aux montants du filet... Mais pourquoi ?     DR: LOTTAPICTURES
Rolf Göran Bengtsson. Encore une fois, personne n’est choqué, mais j’ai comme l’impression qu’il a en plus du mors, une tige de métal toute fine reliée aux montants du filet… Mais pourquoi ? Pourquoi tout ce système, pourquoi ne pas communiquer ?
DR: LOTTAPICTURES

D’ailleurs, il s’agit d’un outil très fin, très particulier qu’on n’emploie pas sans savoir monter à cheval. Or, c’est l’outil le plus commun actuellement. Or, la plupart des cavaliers n’ont pas appris à se servir correctement de leurs mains. A mon sens, il faut arrêter de donner un mors à un cavalier débutant qui ne sait pas encore gérer son corps en déséquilibre sur un cheval. Je défendrais toujours avec ferveur que tous les cavaliers débutants devraient monter avec un gros side-pull large et confortable pour minimiser l’impact des erreurs de main. Ça forcerait probablement les écuries à proposer une cavalerie digne de ce nom, correctement éduquée… Ce qui éduquerait mieux les cavaliers, et composerait un beau cercle vertueux.

Bien entendu, l’outil ne fait pas le cavalier, ne fait pas le cheval et ne fait pas le couple. Il reste toutefois primordial de choisir son outil en fonction du cavalier, du cheval et du couple. A mon sens, c’est à relier étroitement aux principes fondateurs du saddle-fitting. Un mors inadapté peut entraîner diverses douleurs, quand bien même le mors est très doux. A vouloir faire dans le plus “doux”, j’ai gêné Jazon, qui a une bouche étroite, un palais bas, et une grosse langue : un mors en résine ne lui convenait finalement pas. Je suis passée au mors le plus fin possible pour sa langue, double-brisure pour son palais bas, pour qu’il prenne peu de place dans sa bouche. J’ai pourtant appris qu’un canon fin rendait le mors plus dur. Dans ce cas-là, ce n’est pas tout à fait vrai, puisque je lui apporte du confort au contraire.

Dressage automnal

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Revenons à la question principale : pourquoi je monte en mors lorsque je fais du dressage, et pas en ennasure ?

Flexion à gauche.
Flexion à gauche.

Première raison : mon licol est un outil de freestyle. Je veux que mon cheval y cède en porc-épic (pour les non-parellistes, il s’agit de céder à la pression), et non pas qu’il y prenne un contact. J’ai donc un outil pour le travail en freestyle, et un outil pour le travail au contact : le mors. Ca ne m’a pas empêché d’essayer un side-pull ou de travailler avec le licol en corde pour voir. Jazon se comportait pareil, sauf qu’il essayait, comme en mors, de venir se tendre par soutien du chanfrein contre l’outil (je parle d’un contact léger, pas d’un poids semblable à une 5ème jambe du poney). Or, comment différencier clairement la cession au chanfrein pour le reculer, par exemple, du contact franc contre ce même outil ? D’autres y arrivent sans doutes par le langage corporel ou autres, moi je ne sais pas faire ça. On me répond souvent “oui, mais, le carot stick alors ?” Ben oui, c’est vrai. Le carot stick est à la fois le bâton ET la carotte. Le cheval doit y répondre/céder lorsqu’on est en mode “on”, avec énergie, et ne pas y répondre lorsque on est en mode “off” pendant le jeu de l’amitié. Ce n’est pas exactement pareil en selle : soit le cheval cède au chanfrein, soit il prend le contact. Il ne doit pas l’ignorer, loin de là ! Il doit opérer une action différente. Je conserve donc deux outils différents pour plus de clarté.

Deuxième raison : mon mors doit TOUJOURS être agréable pour mon cheval. Je veux que ça soit un outil de confort. Mon cheval doit avoir envie de se tendre dessus, de jouer avec. L’outil correcteur, c’est le licol ! C’est par le biais du licol que j’apprends à mon cheval, en freestyle (donc sans contact), à répondre à mon corps pour les transitions et la direction. En effet, quand je monte au contact, ce n’est surtout pas le mors qui freine ! Mais bien mon corps… Or, pour apprendre à mon cheval à répondre à mon corps, je passe d’abord par la case freestyle. Dans ce cas, mon licol sert de frein, si je n’ai pas de réponse au corps. Pour que le mors soit toujours associé à un bien-être physique ET mental, il doit être au maximum un outil positif. Là, on va me dire : “mais pourtant, tu as bien mis un mors Pelham à Trifine pour sortir en extérieur par sécurité ? C’est donc que tu espères la freiner avec en cas d’urgence ?” Bien vu ! Mais surtout pas en l’utilisant comme un licol. Si elle décide de me trimbaler, quelque soit l’outil, elle peut le faire si je tire. Non, dans ce cas-là, je sais que j’aurais plus facilement une flexion latérale avec un Pelham qu’avec le licol en corde. Déjà parce que le Pelham est un outil plus sévère, c’est vrai, mais aussi parce qu’en mors, j’ai beaucoup plus de latéralité. Les actions latérales ne sont pas exactement le fort du licol en corde. Bref, dans ce cas-là, le Pelham ne me servira pas de frein : il facilitera un flexion latérale, qui mécaniquement freinera la jument.

Troisième raison : le mors est un outil d’une finesse sans limites. A condition d’avoir une main déjà bien éduquée, on peut vraiment communiquer avec une légèreté incroyable avec son cheval. A condition aussi de vouloir continuer à éduquer sa main, car elle ne deviendra jamais parfaite. A condition d’être très rigoureux dans ses aides, de ne pas se laisser déborder par un agacement ou une frayeur. A condition que le mors soit adapté à la bouche du cheval. A condition, comme le suggérait Oliveira, que l’on observe son cheval lorsqu’on travaille en mors : a-t-il l’air apaisé, relaxé, heureux ? Et à condition d’accepter de profondes remises en question.

Pourquoi ne pas parler de cession de mâchoire ?

Cession de mâchoire
Cession de mâchoire

J’adore quand il y a des débats pro-mors/anti-mors, et que ce vieil argument de la cession de mâchoire resurgit. D’ailleurs, demandez à n’importe quel écuyer classique, il revendiquera haut et fort la toute puissance de la cession de mâchoire et l’impossibilité absolue de dresser sans mors.

J’estime que c’est faux.

La cession de mâchoire est un apprentissage. On l’enseigne d’abord à pied. Il ne s’agit pas uniquement de demander à son cheval de céder moelleusement quand on prend le contact : il s’agit d’associer la cession de mâchoire à un moment de détente, de confort. Il arrive souvent qu’un cheval offre une cession de mâchoire brutale, saccadée, parce qu’il cède avec énervement, avec tension : là, l’exercice est tout bonnement raté. La plupart des écuyers prennent cela comme une évidence. Ce n’est pas le cas pour le commun des mortels !

J’ai effectué un stage avec Patrice Franchet d’Espèrey qui m’a ouvert les yeux de ce côté. Jazon mâchait violemment son mors car il était très stressé par je ne sais quoi. Il m’a tout de suite sensibilisé à la différence primordiale entre cession de bouche correcte, dans le calme et la douceur, et fausse, avec de la tension, qui est un moyen d’exprimer le stress.

On a besoin de la cession de mâchoire pour détendre le cheval lorsqu’il est stressé, donc on a besoin de mors“. Une incompréhension surgit, un peu de tension, on fait appel à la cession de mâchoire correctement effectuée pour rassurer. Ça peut être très utile. Toutefois, si le cheval est franchement stressé parce qu’on a été très mauvais ou par un facteur environnemental, on aura beau lui demander de céder dans sa bouche… Le mal est fait, voilà tout. Je ne crois pas à la toute-puissance de la cession de mâchoire, mais je crois en ses vertus – elles me servent chaque jour, et j’aurais beaucoup de mal à m’en passer, je l’admets. Cependant, je ne crois pas qu’elle soit absolument indispensable pour apprendre le dressage à un cheval.

En effet, je crois qu’une cession de mâchoire est vraiment bonne uniquement lorsqu’elle est le résultat d’une action correcte, d’un exercice agréable, plutôt que lorsqu’elle est demandée. On ne force pas la détente du cheval, on peut seulement lui préparer le terrain ! Et on l’encourage d’autant plus lorsqu’on offre à son cheval une reprise de dressage pensée, en enchaînant des exercices de gymnastiques qui délient le cheval. Il cède par lui-même lorsqu’on a apporté un confort. Finalement, au cours d’une séance, les cessions de mâchoire offertes par le cheval sont bien plus nombreuses que celles demandées par le cavalier, si la séance est bien composée.

Pour rappel, la cession de mâchoire c’est l’action directe sur la maxillaire inférieure, indirectement reliée au muscle sterno-hyoïdien qui permet un lien indirect vers le sternum.

Anatomie avant-main - bénéfices de la cession de mâchoire
Anatomie avant-main – bénéfices de la cession de mâchoire

Quelque soit l’outil, quelque soit notre opinion, c’est le couple que l’on forme avec notre cheval qui apportera des éléments de réponse. Personnellement, bien que l’on m’ait incendiée lors de débats virtuels parce que j’affirmais que mon cheval se sentait bien lors de nos séances en mors, je le maintiens : chaque jour, nos séances sont meilleures, Jazon, Trifine s’offrent un peu plus, grâce à une combinaison de facteurs. Qu’on me croit ou pas, ça ne change rien. Il arrive que l’on ait de mauvaises séances, des raideurs, des discussions : alors je m’interroge. Cela m’a amenée notamment à changer le mors de Jazon 3 fois en quelques mois, à refaire beaucoup de freestyle, etc. Peut-être qu’un jour je bannirais le mors, qui sait ? Rien n’est gravé dans le marbre. Bref, comme d’habitude, c’est votre bon sens, vos observations, vos sensations qui dicteront le bon choix à faire.

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7 thoughts on “Pourquoi je dresse avec une embouchure, et pas une ennasure

  1. Article très complet qui donnera surement à réfléchir à beaucoup de cavaliers.
    Je suis d’avis qu’il n’y a pas de règle universelle mais que la remise en question du cavalier reste primordiale peut importe les outils.

  2. Tu m’honores !
    Un chouette article complet et dont les vidéos sont inspirantes, même si bien sûr on fait du tri en fonction de ce qui nous (cavalier comme cheval) correspond le mieux. Libre arbitre !! 😀

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