Paddock Paradise – Jaime Jackson, fiche de lecture

S’il ne fallait citer qu’une seule invention géniale, composante essentielle d’un récent élan du cheval au naturel, ça serait sans hésiter le Paddock Paradise. Derrière ce terme un peu enfantin et naïf se cache un système complexe et pointu d’hébergement du cheval, qui dépasse toutes nos habitudes de cavalier européen habitué aux écuries confortables faites de boxes douillets et de prairies verdoyantes, sinon grasses.

Jaime Jackson
Jaime Jackson

Jaime Jackson se définit comme étant “spécialiste du soin des sabots” (hoof care specialist). Il a mené pendant 4 années une importante recherche basée sur l’observation des chevaux sauvages du grand bassin de l’Ouest américain, en prêtant une attention particulière à la gestion ainsi qu’à la santé de leurs pieds. Il constate rapidement que la santé des chevaux de l’Ouest est nettement meilleure que celle de nos chevaux domestiques couramment attaqués par les ulcères, les coliques, la fourbure, les pieds naviculaires, etc. Il décide alors de modifier sa gestion des chevaux, en commençant par leur nourriture, leur hébergement et surtout, en arrêtant de les ferrer. Le Paddock Paradise est donc un lieu de vie participant à la santé et à l’entretien global du cheval : nourriture mieux gérée, activité physique permanente, pieds stimulés…

Je vous propose ici une fiche de lecture résumée pour dégager les grandes lignes de l’ouvrage fondateur du Paddock Paradise, et vous encourager à le lire, puisqu’il existe maintenant en français !

Le livre se découpe en 4 chapitres, partant ainsi des observations de Jaime Jackson auprès des chevaux sauvages pour expliquer les tenants et aboutissants de son raisonnement, finissant sur l’élaboration du concept de Paddock Paradise.

Chapitre 1 – Lessons from the wild

Cette séquence s’attache à rendre compte des observations de Jaime Jackson lorsqu’il fut amené à observer les chevaux sauvages de l’Ouest. Notons que Jaime Jackson n’est pas éthologue, difficile donc de ramener son étude à une valeur scientifique ; ce n’est pas pour autant qu’elle n’a aucune valeur !

L’auteur remarque tout d’abord que les chevaux vivent toujours en groupe, jamais ou rarement seuls ; d’ailleurs, les étalons célibataires vivent ensemble. Cela semble certes une évidence, mais au regard du nombre de chevaux vivant seuls pour diverses raisons dans nos contrées, il est important de le souligner. Il y a souvent une jument alpha qui trouve être la patriarche, qui gère le troupeau avec l’étalon (ceci est encore débattu au sein des éthologues et autres observateurs du monde équestre). Les chevaux circulent dans un espace dans lequel plusieurs « étapes » habituelles s’établissent. Ils s’y rendent par des chemins tracés par leur propre passage répété : la piste (“track”) est donc toujours la même, naturellement. Elle gravite autour des points d’eau, qui occupent une place centrale dans ce système. Le territoire peut s’élargir au gré des saisons et des changements climatiques. Jackson a d’ailleurs constaté que les chevaux sauvages n’appréciaient pas du tout l’éloignement de leurs terres : ils y ont leurs habitudes et toute urgence les pousse frénétiquement à rejoindre leurs repaires. La routine familiale et les lieux connus sont finalement leurs éléments de confort.

Les chevaux observés par Jackson se déplacent sur des terrains presque volcaniques, type pierre ponce, qui intervient comme élément primordial en termes d’entretien des pieds. D’ailleurs, les variations de terrain sont incontournables : l’hiver, ils semblent apprécier de se rouler dans la boue et même dans l’eau, tandis que l’été, les zones sableuses et sèches sont privilégiées. Régulièrement, les troupeaux observés consomment du calcium naturel situé sous la roche simplement en creusant avec leurs sabots. On en conclut donc que les richesses des différences géologiques au sein de l’espace de vie de ces troupeaux sont fondamentales.

Autre élément indissociable de la vie sociale, l’auteur souligne l’importance du grooming, très fréquent. Il s’interroge en outre sur le fait que les chevaux sauvages se lèchent intensément les jambes couvertes d’œufs de mouche (gastérophiles), et toutefois restent en bonne santé.

Oeufs de gastérophiles
Oeufs de gastérophiles sur les membres d’un cheval.

Il se pose donc la question suivante : pourquoi dépenser de l’argent dans les vermifuges ? Quelle est leur utilité ? (Encore une fois, cette réflexion est à prendre avec le recul de nos limites en termes d’hébergement : surpâturages, accumulation de fumier, etc., sont des problématiques purement “artificielles” puisque dues à nos manières humaines de loger nos chevaux. Malheureusement, peu d’entre nous ont des dizaines d’hectares pour faire tourner les prairies !)

Il note l’existence d’une intense circulation dans des terrains totalement différents en termes de relief et de dureté, sans qu’aucune difficulté de déplacement ne se fasse sentir de la part des quadrupèdes. Contrairement aux prédateurs, les chevaux ont un besoin de bouger permanent : cela entretient naturellement la musculature… Mais aussi les pieds.

Chapitre 2 : In search of a natural boarding model

De ses observations, le maréchal-ferrant devient pareur naturel : il construit plusieurs théories sur l’entretien des pieds et décide de ne plus ferrer. Il travaille alors dans un ranch de paso-péruvien sur lesquels il expérimente ses théories inspirées des chevaux sauvages. Il s’avère qu’il rencontre un grand succès. Par la suite, il est mis en relation avec une dame possédant une centaine de chevaux, ayant presque 30 hectares à leurs dispositions. Or, Jackson se rend compte qu’ils ont les pieds en très mauvais état.

En vérité, l’espace n’est pas le seul paramètre responsable d’un déplacement régulier des chevaux. Il s’est même rendu compte que ces chevaux marchaient très peu, et attendaient le foin la plupart du temps à l’entrée de leur domaine. Jackson s’interroge aussi sur une autre problématique, concernant la barrière d’entrée : pourquoi ne cherchent-ils pas à la sauter, comme ils le font dans la nature lorsqu’ils n’ont aucune autre possibilité ? S’il ne propose pas de réponse claire dans l’ouvrage, il suppose que les chevaux sont conditionnés au système humain, et que sauter une barrière ne leur vient même pas à l’esprit.

Son but s’éclaircit : il faut aménager un espace fait pour “penser cheval”, et non pas fait pour la pensée humaine.

Chapitre 3 : The lessons applied

Le Paddock Paradise peut a priori s’adapter à peu près à tout terrain et tout climat. L’idée majeure est non seulement d’entretenir le sabot naturellement, mais aussi de faire bouger le cheval le plus possible, ce qui rejoint le premier aspect. Bouger est donc l’élément-clé pour avoir des chevaux en bonne santé. Selon Jackson, pas besoin d’avoir une immense propriété… Mais tout de même faut-il avoir quelques hectares. Il affirme que n’importe quel type de terrain, sable, montagne, forêt, etc., peut faire l’affaire.

Premièrement, il s’agit d’imiter le domaine naturel des chevaux sauvages conduit par une piste (la fameuse “track”). Ensuite, il faut que tout au long du circuit, il y ait des activités stimulantes qui le fasse bouger. Le cheval doit être « obligé » de se déplacer, car comme nous l’avons vu avec les chevaux et leurs 30 hectares, le cheval domestique a priori prend des habitudes “humaines” : il ne bouge pas comme un cheval sauvage.

Jackson préconise l’application du principe “95-5” : la plupart du temps les chevaux sauvages ont des comportements très ordinaires… Ils marchent, broutent, se reposent… En revanche, être monté reste tout à fait contre-nature ! Ainsi, pour l’auteur, 95 correspond au comportement naturel, et 5 au comportement artificiel. Il recommande que les 95 % ait lieu dans le paddock, et les 5 % ait lieu à l’extérieur du paddock.

No humans allowed” : il faut rester en dehors du paddock paradise la plupart du temps. L’idée est de reproduire le schéma du cheval naturel à fond, donc moins d’intervention humaine il y a, mieux c’est… (Bien entendu, ce principe est relativement compliqué à appliquer en pratique.)

Maintenant, parlons de la création de la piste : c’est l’artère centrale du paddock, la base théorique et pratique du système de Jackson. Prenons par exemple un paddock carré classique. Ensuite ajoutez des arbres, des arbustes, des herbes grasses… Les chevaux ne doivent pas rester comme ça, car tant de plantes pourraient s’avérer dangereuses si les chevaux restent plantés à s’en nourrir constamment, comme ils le font dans la plupart des écuries. Imaginons que nous créons une deuxième ligne de clôture à l’intérieur du premier carré tracé par la première clôture : autrement dit, un carré/rectangle dans un carré/rectangle, avec 3 à 4,5 mètres de marge entre les deux. Les chevaux se déplacent sur la piste. La curiosité titillée du cheval l’encourage à marcher, en groupe.

Le schéma idéal du Paddock Paradise, issu du livre lui-même.
Le schéma idéal du Paddock Paradise, issu du livre lui-même. Cliquez pour une meilleure visibilité.

Si l’artère principale est en place, il faut maintenant, en s’inspirant des « lessons from the wild » tant appréciées de Jaime Jackson, le système nerveux vital. Autrement dit, ce sont toutes les motivations qui l’encouragent à se déplacer : l’objectif est de rendre vivant et riche un environnement à l’origine lassant et ennuyeux pour le cheval.

Diet and feeding behavior” : le cheval se nourrit la plupart du temps, et en se déplaçant ! C’est tout à fait opposé aux chevaux domestiques qui ont tendance à rester sur place, ce qui peut sembler surprenant pour la plupart des propriétaires. C’est pourtant vrai. Les chevaux sont en fait des grignoteurs, qui mangent un peu de tout, en bougeant. Se gaver d’herbe sur place comme le font nos chevaux n’a rien de naturel… Ils semblent toujours prêts à engloutir autant de nourriture que possible. C’est impossible ici, car la nourriture doit être répartie en piles sur la piste à intervalle régulier. Pour Jackson, encourager des repas courts mais riches est l’idéal pour les coliques, tandis que grignoter par-ci par-là les tas de foin qui se présentent à eux, avec la pression des collègues qui veulent aussi le même tas de foin, les encourage à avancer et à diluer le repas.

Les recherches de Jackson l’ont amené à imaginer un régime proche des chevaux sauvages pour nos compagnons domestiques : un mélange de foin d’herbe, d’avoine non sucrée en petite quantité, des minéraux et des pierres à sel, et bien sûr de l’eau. Le sel et les blocs de minéraux peuvent être installés tout au long du chemin. Il faut aussi penser aussi au calcium, que les chevaux sauvages vont chercher loin sous la terre. L’idéal est de casser les blocs de sel/minéraux pour semer des bouts tout au long de la piste, idéalement les cacher sous terre pour encourager les chevaux à creuser, fouiller, avec les dents, les pieds… De même, l’avoine complet doit être semé par poignée et non pas dans un seau entier, voir même mélangé au foin. D’une manière général, il encourage à nourrir toujours sur le sol et directement sur le sol, pour que le cheval fouille, cherche, utilise ses lèvres…

L’eau n’échappe pas à ce schéma : il faut fournir de l’eau… Au niveau du sol. L’idéal est que le cheval puisse rentrer dans l’eau pour boire. Créer une mare encourage les bains d’été… et permet de mouiller les sabots pour les hydrater. Jackson avance aussi que l’idée reçue que les chevaux ne doivent boire que de l’eau claire et propre est erronée.

L'eau au sol encourage le cheval à tremper ses pieds tout en se désaltérant.
L’eau au sol encourage le cheval à tremper ses pieds tout en se désaltérant.

Chapitre 4 : An experiment in paradise

Ce chapitre propose les expériences de plusieurs propriétaires. A savoir cependant, il s’agit surtout de propriétaires avec beaucoup de terrain, et qui ont mis beaucoup de moyens dans l’élaboration de leur Paddock Paradise. A la clé, comparaison de l’état des sabots avant et après et quelques idées d’aménagement divers.

***

Le système de Jackson est très complet, et je suppose que la lecture de ses nombreux ouvrages permet d’en saisir toutes les nuances d’élaboration. Bien entendu, il suppose un sacré chantier de départ et un investissement financier, physique et temporel conséquent. D’ailleurs, beaucoup de propriétaires s’arrêtent au principe du mouvement physique en construisant simplement une piste, qui permet de régler beaucoup de problème de surpoids et de fonctionnement du pied. Toutefois, je suppose, n’ayant pas tenté l’aventure car ne possédant pas mon propre terrain, que les bénéfices de ce système ne se sentent vraiment que lorsqu’on englobe la totalité de ces principes. Je pense que son problème réside dans le travail qu’il représente : peu de propriétaires tenteront la formule complète, probablement uniquement par manque de temps ou de financement… Il s’agit d’un investissement qui rejoint un état d’esprit, une éthique, une vision de la vie que le cheval devrait avoir.

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9 thoughts on “Paddock Paradise – Jaime Jackson, fiche de lecture

  1. Très contente de lire cet article étant donné que j’en avais écrit un sur les Paddock Paradise et que j’avais mis en lien “pour aller plus loin” ce livre de Jaime Jackson ! Je pense vraiment que je vais aller me l’acheter…

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