Cavalcade 41 – Le naturel, un nouveau dogme ?

Dans le cadre de la Cavalcade des blogs #41, dont le superbe thème de fin d’année est “la vérité se trouve dans le cheval  – In equus veritas“, j’ai pu  y inclure in extremis cet article qui collait bien au sujet qu’a imaginé Isabelle du blog Horses Hints. Pour rappel, la Cavalcade des blogs est une initiative de Gaëlle de Cheval Facile. Cet échange inter-blogs est vraiment enrichissant =)

Cela fait maintenant quelques mois que je côtoie des cavaliers gérant leurs chevaux de façon un peu différente de la mienne. Cela m’a permis de mener quelques réflexions qui m’ont fait relativiser certains principes auxquels je m’accrochais comme une bernique à son rocher…

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Ces dernières années, à moins de vivre dans une grotte au fin fond des Ardennes belges, il fut difficile de rater la grande tendance du retour vers le naturel. Vu les sujets de mon blog, je serai bien culottée d’oser critiquer cela ! J’en fais pleinement partie et j’en suis très heureuse. On déferre les chevaux, on les laisse poilus l’hiver, on les met dehors, on change nos façons de les entraîner, et même de les soigner. A mon sens, cela fait partie d’une vague sociétale bien plus large d’un besoin de revenir aux sources, avec l’ascension du bio, l’impact du bien-être animal, et de l’écologie plus largement.

Ce retour au naturel provient d’un besoin de mieux respecter notre environnement végétal et animal. C’est louable à tous niveaux. Si nous prenons la décision de laisser notre cheval pieds-nus, c’est parce que l’on croit sincèrement que c’est le meilleur choix pour son bien-être. Tout comme le fait de ne pas le tondre l’hiver, ou encore de ne pas l’enfermer au boxe.

Le bât blesse toujours au même endroit, dans le monde du cheval : même avec un mouvement bourré de bonnes intentions, de message de bienveillance, de respect, on retrouve toujours quelques individus qui en font un dogme virulent et agressif, jugeant et cloisonnant.

Gare à vous, si vous osez tondre votre cheval et que vous l’affichez sur Internet… Le casse-pied du coin viendra lancer un débat pour vous apprendre à gérer votre cheval, cheval qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, d’ailleurs.

Chacun son chemin, chacun sa façon de gérer son cheval. Il y a encore peu, j’aurais jeté un regard réprobateur à celui qui décidait de ferrer, ou à celui qui aurait tondu son cheval. J’ai bien changé et je remercie la vie de m’avoir fait constater que bon nombre de chevaux tondus ou ferrés sont heureux. Bien sûr, je reste totalement convaincue par le pied-nu, et tant que mes chevaux peuvent rester poilus l’hiver, qu’ils n’en souffrent pas au travail, ils resteront ainsi. Mais j’ai vu des chevaux pour lesquels ça n’était clairement pas la solution idéale. Qui allaient très bien tondus, couverts et gérés correctement. Je relativise donc…

Ce qui a changé, aujourd’hui, c’est que je ne me mêle plus de ce qui ne me regarde pas.

Surtout, ma perception a changé. En formation chez Aurélie de Mévius, où les chevaux vivent en boxe (bon, des boxes entièrement ouverts avec contacts sociaux possibles, et des mini-paddocks accessibles) et sortent en prairie quand le temps est assez clément, j’ai constaté qu’ils étaient loin d’être malheureux… Pourtant, la bonne vieille dissonance cognitive a essayé de travailler assez fort pour me convaincre du contraire. Heureusement, la réalité a gagné : ces chevaux ne sont pas malheureux. Chacun pourra faire les choses d’une façon ou d’une autre, oui… Mais cette situation ne les rend pas misérables, très loin de là. Je connais un très grand bon nombre de chevaux de prairie qui ont bien plus de soucis d’équilibre mental et physique que ceux-là.

Si ces chevaux sont heureux : pourquoi s’acharner en avançant des principes théoriques ? Pourquoi avancer des jugements immédiats sur ce que les autres font de leurs chevaux, sur leurs choix de gestion ?

Entourée de plus en plus de chevaux tondus, tournant en concours régulièrement, j’ai également compris qu’il était difficile de faire autrement pour eux. Oui, quand on enchaîne 6 chevaux dans la journée, on n’a pas forcément le temps d’attendre que chacun sèche. Certains chevaux de sport, bien plus sensibles que nos chevaux de loisir, peuvent réellement souffrir d’un excès de sudation, tout comme le moindre petit coup de vent peut les rendre malades si on leur laisse le poil d’hiver malgré l’entraînement.

J’ai une petite jument au travail régulier à Aquila Farm, chez Aurélie, et cette jument met quasiment 2 heures à sécher après le travail, AVEC couverture séchante ET solarium. Pourtant, elle sort humide comme un cheval normal, et je la marche longuement. Elle transpire à peine plus que mes propres chevaux, qui eux, sèchent facilement en 30/45 minutes en stabulation avec une séchante – ce qui est déjà très long quand on est professionnel et qu’on n’a pas les infrastructures pour laisser le cheval sécher tout seul sous des lampes chauffantes.

Il n’y a jamais de vérité absolue.

Aujourd’hui, sur la planète “cheval au naturel”, vous trouvez des dogmes variés en fonction des courants.

Si vous discutez Paddock Paradise sur Facebook, vous risquez d’être condamné au bûcher si vous osez dire que le boxe la nuit et prairie la journée est une solution convenable – oui, vous savez, ces études qui ont montré une grande activité nocturne du cheval… Qui sont réelles ! Tout comme les études qui pourraient prouver également qu’un cheval, naturellement, ne joue pas en liberté avec un humain, ou encore ne passage pas dans un carré de dressage. Mais quand on a 30 cm de boue l’hiver, que les pourritures de fourchette, les gales de boue et les difficultés locomotrices dues à un sol immonde nous pourrissent la vie ? On s’acharne à parler d’une étude, ou on trouve le meilleur compromis basé sur la réalité de notre quotidien ?

Se faire attaquer pour avoir mis des guêtres, est-ce vraiment nécessaire ? Monter un cheval n’est pas, et ne sera jamais naturel. On est obligés de prendre des décisions “contre-nature”, si l’on effectue une activité qui n’est pas naturelle non plus. Aller vers plus de naturel, c’est avant tout une orientation que l’on prend afin d’être au plus proche des besoins de nos chevaux. Le monter n’est pas naturel, on sera donc obligés de faire des compromis : celui de protéger le cheval sensible en fait partie.

De l’art de la nuance

Le curieux constat que l’on peut faire, c’est que le monde du naturel est fier d’être à contre-courant, qu’il est fier d’ébranler le statu quo, sans même se rendre compte qu’il est en train d’en créer un nouveau. Finalement, nous sommes tous en perpétuelle évolution, et notre chemin ne ressemble que rarement à ce que l’on s’imaginait. Je pense qu’il faut savoir garder un regard conscient de sa subjectivité, et ouvert à d’autres réalités que celles que l’on connaît. C’est, en tout cas, ma façon d’appliquer une bienveillance au quotidien… Envers les chevaux, et envers les humains.

Mon parcours m’amène en ce moment sur le chemin de la nuance. On ne va pas en faire non plus un nouveau dogme, sinon l’entièreté du message s’annule… Plus que la nuance, c’est surtout le respect du choix des autres, et tenter le non-jugement.

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10 thoughts on “Cavalcade 41 – Le naturel, un nouveau dogme ?

  1. Hourra ! De la nuance ! Je trouve internet très fermé, mais ici c’est très bien résumé ! Il n’y a pas une seule bonne solution, il y en a autant que de chevaux et de propriétaires 😀

  2. Effectivement, la tolérance et le respect devraient faire partie intégrante du naturel, chacun fait ce qu’il peut. Hier je suis allée promener mon cheval poilu et pieds nus dans la forêt, mais à pieds. Donc pour lui, un simple licol corde (pas d’attache, comme mon chien lol) et la liberté d’aller déguster des feuilles de ronces.
    Mais je n’ai aucun jugement sur ce que font les autres et je n’ai rien à dire si personne ne m’a rien demandé. Question de simple bon sens 😋
    Belle journée à toi

  3. Salut Pauline. C’est rigolo je viens d’écrire un article qui est le sur le même thème que le tiens pour la cavalcade des blogs de ce mois-ci, le thème était In equus veritas ! Je suis complètement d’accord avec toi, de la nuance et de la bienveillance rendrait les réseaux sociaux …vraiment sociaux ! Joyeuses fêtes de fin d’année <3 !

  4. Superbe article, je suis vraiment fan de ta plume 🙂

    Je trouve que tu as bien tout résumé, tout est une question de nuance. Et également, de laisser chacun se gérer, sans être dans le jugement constant !

    Merci de ton article et à très vite 😘

  5. J’essaye toujours de garder en tête « pratique la morale du juste milieu »
    Et j’essaye déjà de m’occuper du Gros comme il faut, ça me prend bien assez de temps pour que je puisse m’occuper des autres 😂😂

  6. Je suis d’accord avec la nuance et la tolérance de pratiques différentes. Ce qui est juste fortement énervant c’est lorsqu’en face tu te retrouves face à l’intolérance, qu’un dogme (le horsemansip par exemple) se produit en refusant absolument tes méthodes avec moult jugements et qualificatifs. Ta défense est bien celle de la science et des études. Et parfois, oui parfois, les études parlent plus que la réalité. Parfois l’animal ne semble pas en soi malheureux… Mais ce n’est pas non plus le bonheur. Donc oui, en nuançant, évidemment, tu ne vas pas attaquer, tomber dans un extrême. Mais parfois… Ceux-là même qui prônent la nuance ou te reprochent de ne pas en avoir… Sont ceux qui en ont le moins.
    Cas par cas oui… Sauf sur des fondamentaux de l’espèce, comme le fonctionnement du système nerveux, ou autres. Même si je crois bien sûr, et vois des chevaux couverts bien mieux ainsi, alors qu’ils ont le système naturel mais si ils sont mieux, sur les fers, etc. Et je ne vais pas faire de prosélytisme évidemment. Sauf que les nuances… Ne voient pas toutes les nuances et rejettent en bloc certaines nuances (comme le R+/clicker). Pour après nous accuser d’être des extrêmes dans nos coins. Et refuser nos avis lorsque nous les donnons en cas effectif d’animal non en état de bien-être.
    Et autant je pratique le juste milieu, autant c’est agréable de tous s’entendre… Autant parfois pour faire bouger les mentalités trop de milieu ne suffit pas… Si aujourd’hui nous pouvons avec le naturel nous reposer, il a fallut un moment où il a dû s’opposer violemment au dogme sans nuances, où il a dû lui-même en être presque dogmatique pour compenser. Il est naturel de créer des dogmes et des normes pour les humains afin que certains puissent s’y retrouver et s’y accrocher. Il est également essentiel à la création de communauté, qui évite l’isolement que tous ne supportent pas, de se créer avec des règles, des méthodes, de s’associer… Et d’avoir un ennemi commun. La création d’une société, basiquement.
    Les individus restent libres, si le casse-pied du point ne supporte pas un cheval malheureux… Qu’il y aille. Si il ne connaît pas l’animal il pose des questions, tout le monde discute. Ce n’est pas en restant dans son coin en équilibre sans se frotter aux autres que… Des fois c’est justifié, l’animal est dans le vécu bien, mais des fois ce peut être mieux, des fois ce peut être amélioré malgré un apparent bien-être. (comme en cas de horsemanship, fers, mors, box, etc.)
    Sans aller attaquer à tort et à travers et refuser les autres pratiques évidemment. Mais ça, c’est l’idéal utopique. Chacun de nous reste humain et peut bien bouillonner ou râler même si il n’y a pas de souffrance. (comme voir un cheval que tu aimes en mors, même s’il ne montre rien, que toi tu montes en mors et tolère les mors… Tu bouts.)

    Bonne journée,

    1. Merci pour ton commentaire. Personnellement, j’ai voulu “changer les mentalités”, avant de me rendre compte que ça pouvait aussi bien se faire sans création d’ennemi commun, et sans forcément être dans un dogme. Mes meilleurs enseignants, ceux qui m’ont le plus influencé dans des approches franchement différentes, sont ceux qui étaient aussi les plus nuancés.
      La violence, on la choisit. C’est, pour moi, une facilité… Tout est une question de point de vue, alors merci pour ton apport et ta réflexion 🙂

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