“Le travail à pied, ça sert à rien…” – Vraiment ?

Un (ou une) propriétaire me contacte dans l’espoir de régler en une séance les problèmes de son cheval au comportement “dangereux”. Il (ou elle) ne le comprend plus, le cheval ne l’écoute pas, n’en fait qu’à sa tête, impossible de le sortir du box dans le calme ou bien même de se faire plaisir en selle : le schéma est un classique du genre. Ceux que j’ai rencontré au cours des derniers mois sont souvent des cavaliers “classiques”, dont les méthodes dites éthologiques – que je m’empresse de requalifier de méthode Parelli – s’arrêtent, dans leurs têtes, à mettre un licol en corde et faire quelques obscures manœuvres gentillettes à pied…

Les gens de l'écurie, quand ils me voient travailler à pied
Les gens de l’écurie, quand ils me voient travailler à pied
Cheval qui embarque à pied (et/ou à cheval), qui panique à l’attache, qui palette, qui se cabre à la moindre contrariété, qui refuse de se faire attraper, qui “pique une crise” sans que personne ne la voit arriver, qui jette violemment son cavalier à terre “parce qu’il n’est pas obéissant“, je peux continuer la liste des troubles comportementaux que je rencontre pendant des heures…

Je me suis formée d’abord en lisant Saint-Vaulry, puis en apprenant avec des Parellistes dont la formidable Aurélie de Mévius. L’école du travail à pied, je la pratique instinctivement avec plein d’erreurs depuis que Jazon est entré dans ma vie, et avec plus de technicité et de connaissances depuis 3 ou 4 ans.

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Septembre 2015

Comment peut-on possiblement avoir un cheval (qui n’est pas né avec un paquet capricieux et bringuebalant sur le dos) calme, et parfaitement d’accord avec ce qu’on lui propose sous la selle, alors qu’à pied, il ne comprend déjà rien à ce que hurle avec plein d’émotions désagréables ce bipède, qui n’a décidément aucune maîtrise du langage corporel, alors même que lui, cheval, excelle dans le domaine puisque c’est son langage principal ?

Argument n°1  : “Le cheval est le champion du monde du langage corporel” – Elisabeth de Corbigny

  • un cheval communique essentiellement avec un langage non verbal. Le cheval a une maîtrise extrêmement précise de son corps, ainsi qu’une lecture très affûtée du corps des choses qui l’entoure. A niveau avancé, chez Parelli, on fait reculer le cheval en contractant les abdos : parce qu’il a appris à y répondre, mais surtout parce qu’il le sent, lui !

Argument n°2 : L’humain, lui, ne connaît pas son corps

  • L’humain, bien qu’il communique inconsciemment beaucoup avec son corps, se focalise sur le langage verbal. Je dirai que bien 90% des humains ont une très mauvaise proprioception, et n’ont qu’une maîtrise extrêmement faible de leur langage corporel : ils en sont plutôt les victimes, en tout cas avec les chevaux.

Argument n°3 : Apprendre à maîtriser son langage corporel, c’est apprendre la langue du cheval

  • Vous, humain, voulez vous faire plaisir avec votre cheval, dont la communication passe essentiellement par le corps. Imaginez que, comme 90% des humains, vous ne maîtrisez pas votre langage corporel et n’avez aucune proprioception. Imaginez ce qu’il se passe dans la tête du cheval : c’est le brouillard, le flou, l’angoisse, il y a plein de messages qui fusent de partout, des doigts, du visage, des pieds, tous contradictoires et surtout, qui ne font pas sens du tout pour lui. Vous devenez une source d’inconfort au mieux, d’anxiété, au pire, selon les personnalités. Vouloir obtenir ce que vous voulez, sans apprendre son langage, c’est comme être un touriste dans un pays dont vous ne parlez pas la langue, et s’agacer car personne ne daigne vous comprendre…

Argument n°4 : Coder vos demandes, ça commence à pied…

  • Disons que vous avez bien conscience de votre gestuelle. Que vous avez la chance d’avoir un sens intuitif du cheval et que vous avez naturellement les bons gestes. Quand bien même, ils n’auront toujours aucun sens aux yeux du cheval, s’ils ne sont pas codés.  Si votre cheval ne vous écoute qu’1 fois sur 5, il y a fort à parier qu’il ne répond que par chance, et non pas parce qu’il a compris. Le cadre de communication est flou à pied… Imaginez ce que ressent votre cheval en selle.

Argument n°5 : Apprendre à apprendre, ça commence aussi à pied…

  • Beaucoup de cavaliers ne connaissent pas les lois de l’apprentissage, indispensables pour mettre un sens sur un geste : les renforcements positifs, et négatifs. Combien d’entre vous ont déjà vu un cavalier demander le trot, et talonner à chaque foulée pour ne pas perdre l’allure ? Si les actions ne cessent pas, le cheval ne comprendra jamais où est son confort. Être cavalier, éduquer son cheval, c’est comme être prof : votre devoir, c’est de vous faire comprendre de l’élève, et pas à l’élève de se battre pour vous déchiffrer.

Argument n°6 : Pratiquer son timing à pied, pour communiquer plus clairement

  • Céder quand il faut, mettre une dose croissante de pression dans la demande, résister avec justesse, adopter un timing aussi précis que celui du cheval… Tout cela ne peut pas s’acquérir directement en selle, tant c’est complexe. Car oui, big news : vous n’êtes pas un cheval. Vous n’aurez jamais sa finesse, sa sensibilité et sa justesse. Le travail à pied pose les bases du mode d’apprentissage qui suivra le couple à pied et en selle, jusqu’au bout de sa vie.

Argument n°7 : Le leadership s’installe d’abord côte à côte…

  • A pied, vous mettez en place non seulement un cadre de communication et d’apprentissage codé, précis, clair, mais vous déterminez qui dirige la conversation. Si votre cheval vous écrase, vous saute dessus quand il a peur, vous embarque en sortant du box, ou simplement ne répond que quand il veut, ce n’est pas parce qu’il veut vous “dominer”, ce démon machiavélique, non, c’est parce qu’il ne sait pas où est sa place par rapport à vous, puisque vous ne lui avez pas expliqué clairement que votre espace personnel ne doit jamais être pénétré ! Imaginez en selle, si vous devez à chaque fois négocier pour tourner à droite…

Argument n°8 : Accepter et répondre à la pression

  • Le porc-épic, ou appelez ça comme vous préférez, c’est votre assurance-vie. C’est le fait que votre cheval réponde à une pression physique immédiatement et légèrement. Finalement, c’est la base du renforcement négatif. Votre cheval ne recule pas avec légèreté quand vous le désirez à pied ? Il ne sait pas comment donner une flexion d’encolure légère ? Il ne se bouge que lourdement au pansage si vous voulez passer ? En selle, le jour où il prendra peur d’une feuille qui tombe, il embarquera, et vous tirerez sur la rêne, et rien ne se passera, car le porc-épic n’est pas complètement entré en lui, n’est pas devenu un réflexe acquis. Ou alors vous aurez un cheval lourd aux jambes. Dans tous les cas, ce sont encore des symptômes d’une communication floue, voire inexistante.

Argument n°9 : Être un bon leader, c’est comprendre son cheval à pied d’abord !

  • Un cheval confiant, sûr et agréable sous la selle, c’est un cheval qui comprend ce que son cavalier lui dit, et qui a envie de répondre à ses demandes. Cela passe par un bon leadership, une capacité à savoir expliquer clairement les choses, à savoir ce qui convient le mieux à un instant T au cheval, et être assez agréable pour que le cheval ait l’envie de faire les choses. Si à pied, votre leadership est inexistant, en selle, vous vous rapprochez de l’hôpital à chaque problème.

Argument n°10 : Comment apprendre à lire votre cheval, sans pouvoir l’observer ?

  • Sous la selle, vous ne voyez plus le corps entier de votre cheval : or, comme je l’explique plus haut, c’est avec son corps que votre cheval vous parle. La difficulté additionnelle en selle, c’est de pouvoir associer avec justesse des sensations à un message corporel. Si déjà, à pied, vous ne savez pas différencier un cheval calme d’un cheval tendu (introverti, ou extraverti peu importe), un cheval énergique d’un cheval stressé, vous serez complètement aveugle en selle et risquerez de faire de grosses bêtises. Et vous serez complètement perdu le jour où votre cheval vous posera au sol avec un saut de mouton, parce que vous n’aviez pas fait attention à TOUS les signes annonciateurs soulignant que votre fesse droite disait le contraire de votre main gauche, et que ça n’était pas très agréable.

Avec un bébé/jeune cheval :

A pied, vous préparez les codes qu’on utilisera sous la selle. Cela permet de faire une transition douce vers le montoir, qui est une étape très difficile pour le cheval, puisque c’est typiquement ce que ferait un prédateur : ramper sur son dos pour venir croquer sa carotide et faire son déjeuner tranquille au soleil. Si vous réutilisez le même langage, les mêmes codes, et que vous avez déjà travaillé votre proprioception à pied, sans parler du contrôle de vos émotions, votre leadership, votre capacité à guider votre cheval avec justesse, alors le passage en selle ne sera qu’une formalité…

Avec un cheval expérimenté :

Si vous montez déjà, mais que vous avez quelques problèmes à pied, ceux-là ressortiront en selle sous des formes similaires… Genre, cheval qui tracte à pied, le fera à cheval si tous les facteurs sont réunis, ou s’il y a un désaccord quelconque. Le cavalier sera tout surpris… “Mais il ne le fait pas à cheval, d’habitude !”… Cheval qui se déconnecte complètement du cavalier car il stresse fort à cause d’un élément X, fera pareil en selle et n’aura pas appris à se focaliser sur son cavalier pour faire redescendre la pression et s’apaiser.

Et encore ! Je ne parle ici que des problèmes qui se manifestent clairement et gênent le cavalier… Les chevaux complètement résignés, malheureux, déconnectés, qui ne font que réagir sans participer, on en parle, aussi ? C’est à pied qu’on soigne ces chevaux qu’on a rendu autiste, qui sont entrés dans une bulle faute de comprendre le monde humain.

Bref, si avec ça je n’ai convaincu personne, je vous encourage à le vivre, à l’expérimenter pour le comprendre… Rien ne vaut l’expérience.

En mode Shia Labeouf
En mode Shia Labeouf

 

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3 thoughts on ““Le travail à pied, ça sert à rien…” – Vraiment ?

  1. Encore un superbe article. Chaque fois que tu publies une nouveauté, je me sens vraiment gâtée en temps que lectrice et en temps que “cavalière” aussi. Ici, tu prêches une convaincue, bien que je ne pratique pas véritablement la méthode Parelli mais plutôt un ensemble de techniques (incluant certaines pratiques dites “étho” et le travail à l’épaule classique) suivant à quel problème et/ou quel cheval j’ai affaire 😉 Les fameux cavaliers “classiques” que tu cites souffrent je pense en grande partie de l’enseignement-club-officiel et en autre partie, du “tout tout de suite”, plaisir facile et immédiat. Heureusement, beaucoup d’autres voient autremen le rapport aux chevaux. Bref, merci pour cet article et longue vie à ce blog!

    Horses Hints

  2. Article très intéressant. On n’insiste jamais suffisament sur le travail à pied. C’est bien dommage que l’enseignement-club-officiel (comme le dit HorsesHints) ne s’arrête pas plus sur ce sujet. A pied, ma jument m’apprend beaucoup de choses sur les chevaux. Et pourtant je les connais depuis longtemps, mais je ne les avais certainement pas observés avec suffisament d’attention 🙂 Et je dois reconnaître que depuis qu’on travaille plus à pied, notre confiance mutuelle ne s’en trouve que renforcée.

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