Le frontal en strass ou l’histoire du méchant dresseur

Je suis fatiguée. Fatiguée d’un sempiternel débat qui semble ne pas vouloir prendre fin.

Prenons l’excellent exemple de la sous-médiatisation de l’équitation, sujet est très représentatif du problème que je souhaite évoquer. Certains se désolent d’une omniprésence du CSO, d’autres s’alarment de n’en pas voir assez quand d’autres encore voudraient plus de dressage, d’endurance etc… Finalement, on regroupe tout ce bazar sous la bannière “équitation” alors que le monde du cheval est un monde très clivé et bourré d’aprioris. Bien sur c’est aussi là où réside sa richesse, mais tout de même ! Il serait temps de faire preuve d’un peu d’ouverture et de solidarité.

La vedette, c’est le CSO. En club les jeunes cavaliers et cavalières n’apprennent pratiquement rien d’autre. Rien de mal à cela me direz-vous, Pénélope Leprévost et Kevin Staut sont très certainement d’excellents cavaliers. Seulement voilà , avant d’être de grands cavaliers , tous deux ont du apprendre le dressage. Or, dans les clubs, le dressage est aux abonnés absents. Guère étonnant dès lors que l’on se retrouve avec des chevaux problématiques, dangereux, ou tout simplement brisés, et des cavaliers ignorants. Ce à quoi s’ajoute en plus une incompréhension, et bien souvent un mépris, de la discipline du dressage. Il suffit de regarder les chaînes équestres existantes pour comprendre le gouffre abyssal qui sépare les disciplines. Equidia Live pour les courses et Equidia Life pour les “sports équestres” autrement dit, tout le reste…

Le nombre d’approches du cheval est infini. D’abord il y a les fidèles, qui s’identifient corps et âmes à une seule religion (éthologie, CSO, dressage, endurance…), viennent ensuite les fanatiques, béats d’admiration devant un prêcheur (Pat Parelli, Michel Robert, Philippe Karl, Anky van Grunsven…), et puis ceux qui rejettent tout en bloc (une autre sorte de fanatiques en fin de compte) et en marge ont trouve ceux qui mélangent un peu tout (comment ça, moi ?). Toutefois, il est quasiment impossible de généraliser à partir d’un seul exemple… Même si on a tous tendance à le faire.

Les bons exemples existent pour toutes les disciplines. Il est très facile de communiquer sur un domaine en utilisant les bons outils et surtout les bonnes têtes d’affiche. Les mauvais exemples sont encore plus faciles à trouver pour critiquer un domaine. Souvent, avec mauvaise foi d’ailleurs.

Par conséquent, rares sont les cavaliers qui n’ont pas ce réflexe typique de ranger les autres dans une boîte. C’est humain ! Prenons mon exemple (j’excelle dans ce domaine) : dites “école des jockeys” et je pense “galop 4 maximum avec un bon équilibre et pugnace, mais qui ne sait probablement pas éduquer un cheval, qui ne le comprend pas et surtout, qui ne sait absolument pas monter”. “Cavalier d’obstacle” ?  “ne sait probablement pas monter, ne comprend certainement pas son cheval – tout dépend du niveau”. Je suis régulièrement victime de ce genre d’envie de rangement méticuleux. Et souvent, je regrette de l’exercer moi-même, tant je me rends compte du décalage entre l’image que je peux donner et la réalité, au quotidien auprès de mes chevaux.

J’ai le souvenir de stages divers. Notamment de ceux qui m’emmenaient hors de ma zone de confort, de mon domaine de base, le dressage. En éthologie, par exemple, je suis classée du côté débutante. Cela fait toutefois des années que je travaille en liberté avec mon poney, et j’obtiens des résultats d’expression et de jeu honorables. Clairement, je manque de technique et de connaissances en “horsemanship“, mais je me soigne. Le but ? Aller encore plus loin. Reprendre tout à zéro pour que mes chevaux s’éclatent encore plus à pied.

Le voile tombe lorsque j’habille mon poney… d’un filet de dressage. C’est-à-dire, le même qu’Anky ou qu’Adelinde ou qu’Edward, avec le frontal anatomique en strass et la muserolle pull-back qui fait 5 cm de large. Celle pour bien ficeler la bouche de ma monture. Et miséricorde, les fous de saddle-fitting me jettent un regard glacial lorsqu’ils aperçoivent mon amortisseur sous ma selle de dressage. Entourée de cavaliers appliquant strictement l’équitation éthologique, c’est tout juste si je ne passe pas pour un monstre… Tout du moins, je suis tel un ovni égaré par-là. Puisque j’en porte l’uniforme, je fais certainement partie des ennemis. Mais, pourquoi est-ce qu’une dresseuse fait un stage d’éthologie ? C’est bizarre quand même ? Enfin, ne mélangeons pas les torchons et les serviettes s’il vous plaît ! Qui est le torchon, qui est la serviette ? Je vous le demande.

Ainsi, profitant d’une compétence additionnelle de l’intervenant du stage, j’ai fait du dressage. Incompréhension totale de certains sujets. Ceux-là même m’imaginent sans doute monter tous les jours mon cheval, le poussant au bout de l’effort, trempé de sueur, le souffle haletant, le nez ficelé, les veines dilatées après une bonne partie de LDR. Ah, et il y a aussi un problème en acier, en inox, en cuivre, en résine peu importe… Le mors. LE MORS DANS LA BOUCHE. Ma réputation s’effondre à l’instant même où, profondément choqué, un-e auditeur-trice murmure “il n’arrête pas d’ouvrir la bouche…”, l’air grave, le ton aussi lourd que s’il-elle venait de dire “il a la bouche en sang…” ou “il a les flancs plein de sang…” ou “elle vient de lui arracher deux dents pour être sûre que sa bride passait bien dans sa bouche…”. Hum.

Avant de m’installer bien confortablement au fond d’une bonne petite boîte imperméable, encore faudrait-il savoir ce qu’est une CESSION DE MÂCHOIRE et comprendre que mon cheval qui ouvre la bouche, le fait parce que c’est là mon but, et qu’il est sûrement bien plus à l’aise dans ses maxillaires que Jerich Parzival monté par De La Main d’Acier Adelinde Cornelissen. Ensuite, même si j’adorerais, je n’entrerais pas dans le débat qui prouve par A + B qu’épaules en dedans, fléchi droit, flexions, contre-pli, contre-épaules en dedans etc., sont un excellent moyen de faire du bien au cheval qui les exécute… De l’équilibrer en vue de me porter… D’entretenir son corps pour qu’il vieillisse bien… Dans ma routine sportive, il y a bien sûr des étirements intégrés et ça fait un bien fou au corps. Mais, je suppose (comme les 3/4 des cavaliers) que ces obsédés du rangement n’en font pas, et qu’ils n’ont pas conscience de l’importance de ces assouplissements sur certains chevaux. C’est d’ailleurs la principale critique du monde “étho” qui circule actuellement : heureusement, tous ne sont pas comme ça.

Il existe un léger décalage entre imagination et réel. Mes chevaux travaillent 50 à 60% du temps à pied. Nous faisons essentiellement du travail d’éducation, ou de la liberté, du jeu… Souvent, ça manque de cadre, mais la plupart du temps, c’est fantastique. Les 40 à 50% restants, je suis en selle, et je fais effectivement du dressage. Dans le calme, la décontraction, la légèreté, et l’équilibre. C’est souvent imparfait. Mais j’aide mon cheval à mieux se porter pour me porter facilement, sans problèmes. Eh oui, c’est à ça que sert le dressage ! Tous ces exercices de “croise-papattes” comme j’ai souvent entendu dire, ont un but très précis, mais faudrait-il encore s’y intéresser pour le comprendre. Un but qui finalement, n’est pas très éloigné de celui recherché en éthologie : une relation très forte avec son cheval. Être le kiné de son cheval, c’est lui faire du bien. Il n’y a rien de plus extraordinaire que mon poney qui se met en épaule en dedans rien qu’à l’assiette. Qui part au galop si je modifie mon équilibre dans ce but. Dans ces moments-là, même si nous ne piaffons certainement pas ou ne passageons pas, la fusion est bien là, et c’est cette même magie qui opère lorsqu’il part en liberté au galop à mes côtés sans que je n’ai ni stick ni longe pour lui dire. Exactement la même.

En somme, essayons tous de ne pas nous enfermer dans notre confort et ce que nous connaissons. Essayons d’aller voir si le voisin n’a pas des choses à nous apprendre et si nous n’avons pas nous aussi des choses à lui apprendre. Je pense que c’est seulement de cette manière que la noble et magnifique discipline équestre pourra continuer à pérenniser et s’épanouir.

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6 thoughts on “Le frontal en strass ou l’histoire du méchant dresseur

  1. J’adore.

    J’ai remarqué aussi ce clivage entre les disciplines, entre les pratiques autour du cheval alors qu’on en devrait être qu’une seule grande famille et s’inspirer les uns des autres, il y a du bon partout !

    Je compte d’ailleurs en parler prochainement mais je m’attaque à un gros morceau puisque je veux parler (et réhabiliter)… des courses hippiques !

    1. Bon courage pour les courses, comme partout il y a du bon, mais faudrait-il encore qu’il soit en première ligne !
      Tout à fait d’accord… Finalement, on se rejoint par notre passion des chevaux 🙂

  2. Bonjour,
    Merci pour cet article très juste! Serait-il possible d’avoir un article “récap” des principaux mouvements classiques, et leur intérêt pour le cheval? Je suis très intéressée par le dressage, mais j’ai de grosses carences suite au club par rapport au “pourquoi”… Merci

  3. je suis tombée sur ton blog suite à ton dernier article que j’ai repéré sur equihub
    bon sang j’enchaine les articles ! “pratique la morale du juste milieu” disait aristote
    merci ! je ne suis pas un monstre à monter le Gros en bride
    je ne suis pas eco-ethologico-bio à le laisser pieds nus au pré
    je suis cavalière et si pour le préparer pour son prochain concours complet je l’entraine à l’obstacle en cordelette, ce n’est pas pour faire de “l’étholo-magie” ou je ne sais quoi, je fais bien ce que je veux après tout, du moment que le Gros me suit dans mon délire !
    (et je compatis car tous mes filets, side pull et bride ont un frontal à strass xD)

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