“La Locomotion du Cheval” de Gillian Higgins

Peut-être que le nom de Gillian Higgins ne vous évoque rien. Peut-être même que le concept de Horses Inside Out ne vous évoque rien non plus. Mais vous ne pouvez pas vraisemblablement me dire que ce genre d’oeuvre d’art…

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…vous est totalement étranger.

De la peinture sur chevaux, quel art méconnu… De la peinture sur chevaux pour apprendre l’anatomie, comprendre la locomotion de nos poilus, quelle idée parfaitement géniale ! La Gillian, non seulement c’est une experte ultra pointue en matière de biomécanique, d’anatomie, de locomotion, elle remet des chevaux cassés en ordre du bout de ses doigts de fée, elle est pédagogue, ludique, et en plus c’est une “artiste anatomique” (excusez-moi du peu) : vous en connaissez beaucoup dans le monde du cheval ?

Elle a publié une série de livres et de DVDs sur des thèmes dont le public manque gravement de connaissances. A coup de pinceau et d’heures de patience, elle comble les lacunes de milliers de gens. Rien que pour ça, je l’aime cette fille.

Donc comme j’aime bien la bioméca, et que j’aime bien en parler, je me suis dit que j’allais partager avec vous les grandes lignes de La Locomotion du Cheval, un livre qui parle simplement de choses compliquées, qui manquait à ma bibliothèque, et qui j’espère, ne manquera plus à la vôtre après cette lecture 😉

***

C’est un livre résolument visuel : photographies, peinture sur chevaux, schéma, photographies… La biomécanique, la locomotion, en images ça rentre mieux. Donc je vous épargne déjà la structure des os, sans image ça n’a aucun intérêt de blablater. En revanche je vais rappeler la différence essentielle entre les ligaments et les tendons :

  • Les tendons attachent le muscle à l’os
  • Le ligament soutient les os entre eux ou sert de suspension

Un peu comme ta ceinture te garde dans ta voiture, quoi.Un peu comme ta ceinture te garde dans ta voiture, tendons et ligaments tiennent les os et les muscles pour qu’ils restent bien à leur place en cas de turbulences.

Les deux sont peu élastiques mais très résistants à la traction. Déjà, j’ai appris dans le livre officiel de la FFE au Galop 5 (il y a donc… 8 ans environ) qu’on disait “tendon” suspenseur du boulet. Raté : c’est le “ligament” suspenseur du boulet. Voilà, des années dans les ténèbres et Gillian apporte la Lumière. Je vous jure que c’est vrai, j’espère que ça a changé maintenant.

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En bleu, le ligament qui nous intéresse.

 

La sacro-sainte encolure

Commençons par la tête. Premier élément essentiel, la mandibule : c’est tout bêtement la mâchoire inférieure.

L'importance de la liaison entre la tête et le reste du corps : l'atlas, l'axis.
L’importance de la liaison entre la tête et le reste du corps : l’atlas, l’axis.

L’ATM, ou articulation temporo mandibulaire, c’est l’articulation qui relie la mandibule au crâne. A quoi ça sert de savoir ça ? Ben si le cheval rigidifie sa mâchoire, il verrouille l’ATM, et comme l’ATM est une articulation clé du crâne, directement liée à l’os temporal lui même lié à l’os occipital et son articulation avec les 2 premières cervicales (l’Atlas et l’Axis) qui ont un rôle essentiel de liaison de la tête avec l’encolure, cela engrange des tensions sur l’encolure. D’autant plus que les attaches musculaires autour de l’ATM la relie directement au sternum, grâce au muscle sterno-cephalique entre autres… Comme on le verra plus tard, dans un corps, TOUT est lié. Voilà pourquoi il y a des cavaliers qui se battent pour desserrer les muserolles et encourager la cession de mâchoire 😉

imagesL’encolure est la partie la plus flexible du corps du cheval et/ou de la colonne vertébrale. Si la place de l’ensemble tête/encolure obsède tout le monde, c’est parce qu’il fait 10% du poids total du cheval, et qu’il a une influence notable sur l’équilibre et le travail des muscles.

L’image ci-contre vous donne un aperçu de cette flexibilité.

L’encolure est faite de muscles superficiels (qui sont extenseurs ou fléchisseurs) et de muscles profonds (posture).

Je vous laisse trouver tout seuls, comme des grands. (Indice : regardez les épaules)

S’il fallait retenir 3 muscles superficiels si l’on croit Gillian, ce sont les suivants :

  1. Le splénius : il se situe au dessus des vertèbres cervicales, lie le garrot aux 3/4/5ème cervicales, il permet l’extension et le redressement de l’encolure, la flexion latérale, et il donne une belle ligne dorsale à l’encolure. Pour obtenir une extension d’encolure, l’idéal est de travailler le splénius avec beaucoup de flexions latérales (qui entraînent une contraction du splénius) pour déclencher chez le cheval l’envie de l’étirer pour le soulager.
  2. Le brachio-céphalique : il part de l’humérus pour s’implanter au-dessus du crâne. Il permet l’abaissement de la tête et le mouvement en avant des antérieurs.
  3. Le sterno-céphalique : il joue un rôle dans l’ouverture de la mandibule. Quand je vous disais que tout était lié… 🙂
Droits réservés, l'image ne m'appartient pas.
Droits réservés, l’image ne m’appartient pas. Elle illustre cependant bien les muscles visibles sur l’encolure.
Le dos

Le dos ne se résume pas au muscle longissimus dorsi (en vert sur l’image), ou plus facilement muscle long dorsal. Il y a aussi un muscle trèèès important, le muscle multifide, que vous avez aussi, et qui assure l’alignement et la stabilisation des articulations, c’est la clé de voûte de la stabilité de la colonne, autant chez l’humain que chez le cheval. Concrètement, il est entremêlé dans le rachis. Amateur de Pilates et de Yoga, continuez : contrairement à d’autres sports, avec ces disciplines vous renforcez bien ce muscle qui vous évitera de douloureuses lombalgies 🙂

Le muscle long dorsal est le plus long de tout le corps du cheval : c’est sur celui-ci que l’on est assis. Il commence à l’atlas (la première vertèbre cervicale) et finit aux premières caudales (ou les premières vertèbres coccygiennes, celles de la queue en gros).

La ceinture thoracique, ou l’absence de clavicule

Votre cheval n’a pas de clavicule, mais un ensemble de tissus mous qui soutiennent le sternum, l’humérus, les épaules, bref l’avant-main pour que tout ne s’écroule pas. D’autant plus que le rôle des antérieurs se limite essentiellement au soutien d’environ 60% du poids.

tumblr_nfytqgnEZ01st63u1o1_500Sans ceinture thoracique, tout se casse la gueule.

L’absence de clavicule permet à la scapula (l’os de l’épaule) de glisser un peu le long des côtes, et donc de dévier de son axe, ce qui permet à votre cheval de croiser et décroiser les antérieurs. Autrement dit, cela facilite les mouvements d’abduction – écarter le membre du corps, et d’adduction – rapprocher le membre du corps.

leg3Concrètement, le rhomboïde et le trapèze retiennent l’omoplate pendant l’abduction de l’antérieur, tandis que les pectoraux sont responsables de l’adduction.

 

L’arrière-main

La charnière lombo-sacrée est une des parties les plus flexibles de la colonne après l’encolure et la queue. Elle relie le sacrum à la dernière vertèbre lombaire. Elle ne permet aucun mouvement de rotation ou de flexion latérale, seulement longitudinale.

Charnière lombo-sacrée en extension
Charnière lombo-sacrée en extension
Charnière lombo-sacrée en flexion
Charnière lombo-sacrée en flexion, afin d’amener les postérieurs sous la masse.
Charnière lombo sacrée en flexion pour permettre le rassembler.
Charnière lombo sacrée en flexion pour permettre le rassembler. Philippe Karl sur Odin.

C’est un élément-clé : elle se fléchit permettant au dos de s’arrondir lors des sauts, en Haute école, elle permet le rassembler, et en course,  elle permet au cheval de galoper très vite en amenant fort les postérieurs sous la masse… Cependant, si le cheval freine brutalement, le tissu autour de la charnière peut subir des micro-déchirures : c’est donc une zone très fragile.

Qui dit charnière lombo-sacrée dit sacrum. C’est en fait l’ensemble des vertèbres sacrées soudées ensemble, phénomène qui se produit avant les 5 ans du cheval.

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L’articulation sacro-iliaque, c’est tout bêtement l’attache de l’aile iliaque (bref, l’ilium quoi) au sacrum. C’est une articulation très peu mobile et si elle se coince, elle peut faire boiter un cheval.

Le bassin est fait de :

  • l’ilium, visible par la bosse du saut
  • le pubis, qui est l’attache des abdos
  • l’ischium, visible à la pointe de la fesse
La pointe de l'ilium en haut de la croupe et l'ischium est au niveau de la pointe de la fesse.
La pointe de l’ilium en haut de la croupe et l’ischium est au niveau de la pointe de la fesse. Pour le pubis je pense que vous n’avez pas besoin d’un dessin 😉

Il y a quelques muscles au niveau de l’arrière-main dont le nom vous sera probablement familier :

  • Les ilio-psoas sont attachés sous les lombaires. Ils fléchissent et permettent une rotation de la hanche, ce sont des muscles très profonds qu’on ne peut pas toucher ni voir en dehors d’un toucher rectal !
  • Les fessiers qui donnent rondeur et puissance à l’arrière-main, ils se regroupent en 3 muscles (fessier superficiel, moyen et profond).
Connaître le fonctionnement basique des muscles : un prérequis nécessaire pour quiconque prétend “travailler” un cheval.

Il existe plusieurs types de contraction musculaire :

  • la contraction isotonique crée le mouvement en agissant sur la longueur du muscle, en le raccourcissant ou l’étirant.
  • la contraction isométrique est une contraction fixe sans mouvement, elle est très fatigante (c’est celle qui sert au gainage quoi).

Les muscles ne fonctionnent presque jamais isolément, mais par paires (extenseurs / fléchisseurs), par groupes (fessiers, par exemple), mais aussi par chaînes ! La conséquence, c’est qu’une gêne sur un muscle d’une seule chaîne affecte toute la chaîne, or les deux chaînes suivantes s’équilibrent entre elles…

  • La chaîne dorsale se situe au dessus de la colonne et en arrière de la hanche : ses muscles étendent, creusent le dos et relèvent l’encolure.
  • La chaîne ventrale est la ligne du dessous de la colonne et devant la hanche : elle permet le rassembler.
Après l’aspect théorique, passons à l’aspect pratique qui est – pour moi – l’aspect central de l’ouvrage.

Pourquoi les aplombs ?

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Si tout le monde parle sans cesse d’aplomb, de morphologie idéale, ce n’est pas uniquement une question d’esthétique : c’est parce que plus une conformation se rapproche de l’idéal, mieux les chocs sont absorbés par le membre. Bref, plus votre cheval est mal fichu, plus il faudra faire attention à le travailler dans le bon sens pour ne pas user ses articulations, tendons et muscles.

Pourquoi le “placer”, “la mise en main” ? A quoi ça sert ?

La flexion de la nuque permet une flexion latérale de l’articulation atlanto-occipitale, en gros l’articulation qui correspond à la nuque, qui relie le crâne à la première cervicale, aussi appelée Atlas. S’il n’y a pas de flexion longitudinale de cette articulation, alors pas de flexion latérale : or celle-ci est importante pour le travail musculaire, pour l’incurvation qui est elle-même essentielle à l’instauration d’un équilibre avec le cavalier sur le dos. On parle bien d’une mise en main chanfrein devant la verticale, bien sûr…

Rollkur aux JO de Londres
Pas ça.
Dressage automnal
C’est correct.

Si un cheval se tord dans l’épaule en dedans par exemple, peut-être que l’articulation atlanto-occipitale (donc la nuque) est gênée, et donc peut-être que l’articulation atlanto-axiale (qui relie donc l’atlas à l’axis, la première à la deuxième cervicale) compense !

Dressage automnalSur cette photo, Jazon est un peu tordu au niveau de la nuque. Il s’avère qu’il était bloqué au niveau de la première cervicale… Et que donc il compensait en ajoutant une pression et de la flexion au niveau des 2e et 3e cervicales.

Pourquoi la cession de mâchoire ?

Concrètement, si la mâchoire se tend, la nuque se tend. Si la nuque se tend… Nous l’avons vu plus haut, cela entraîne des répercussions sur tous les muscles de l’encolure, dont notamment la chaîne dorsale. Or, si la chaîne dorsale est gênée… Cela risque de se ressentir sur la chaîne ventrale. Bref, rien ne va plus, tout est lié, comme toujours en équitation. Donc laissez la mâchoire du cheval mobile, mors ou pas.

Pourquoi l’extension d’encolure ?

D’abord, Gillian rappelle l’importance du mécanisme du ligament nuchal qui tire sur le ligament supra épineux et soulève le dos. J’en ai longuement parlé ici.

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Les muscles associés à un travail en extension d’encolure sont le splénius, le multifide et le semi épineux. Le but d’un travail juste est d’avoir une posture correcte de la colonne. Une attitude très relevée voir haute est rare à l’état naturel. L’extension d’encolure permet de monter le dos et d’aligner les vertèbres, pour permettre au long dorsal de travailler librement. Elle dit même que ça encourage l’engagement de postérieurs (théorie absolument opposée à celle d’Isa Danne).

Pourquoi remonter la tête, alors ?

Manuel Jorge de Oliveira
Manuel Jorge de Oliveira

Le port de tête faut en dressage permet, une fois la préparation musculaire faite en extension d’encolure, de rééquilibrer le cheval compte tenu du poids additionnel du cavalier en effectuant un recul du centre de gravité. Il nécessite une contraction isométrique (gainage) de l’encolure, très fatigante, donc les pauses fréquentes sont nécessaires. Toutefois, ce port de tête ne fonctionnera jamais bien sans une bonne musculature dorsale car le ligament nuchal est moins tendu et joue un rôle de soutien bien moindre qu’en extension d’encolure. Higgins conseille d’échauffer systématiquement en extension, puis d’alterner attitude haute et basse, de faire preuve de patience et de progressivité.

Pourquoi et comment la rectitude ?

La rectitude n’est pas un exercice : elle résulte d’une bonne morphologie et surtout d’un développement musculaire symétrique. Plus un cheval est droit dans le travail, mieux l’énergie passe et meilleur est le développement musculaire. C’est un cercle vertueux.

La cause n°1 des dissymétries c’est souvent… le cavalier. Observez-vous ! La plupart des cavaliers ont une très mauvaise conscience de leur corps. Pourtant, un cavalier ne peut pas demander au cheval d’être un athlète si lui-même nous ne gère pas son propre corps. Bref, le cheval se tord pour compenser un cavalier de travers. L’inverse est aussi vrai : un cheval qui est déjà tordu à la base empêchera forcément le cavalier d’être symétrique. Autrement, la dissymétrie du cheval peut être naturelle ou la conséquence d’un mauvais travail. Elle cause une transmission inégale des force des postérieurs et donc un mauvais développement musculaire. C’est un cercle vicieux.

Pourquoi travailler son cheval, finalement ?

La souplesse permet d’allonger les fibres musculaires, permet d’améliorer la flexibilité et de diminuer la résistance sur les articulations. Un bon tonus musculaire stabilise les articulations, ligaments, et tendons. Les muscles profonds bien développés soutiennent fermement la posture et l’alignement des vertèbres. L’exercice permet finalement au cheval d’être sain et de vivre plus longtemps, plus sainement.

Un petit mot sur la vie en box

Gillian elle-même le dit, le cheval doit manger en permanence car plus il produit de salive, moins l’estomac est acide, moins il y a risque d’ulcère. Or le cheval produit très peu de salive quand il ne mange pas. Malheureusement, au lieu d’encourager les propriétaires à sortir leurs chevaux, elle donne des conseils pour agrémenter le box…

Petite critique de l’ouvrage

Déjà, les éléments sur les pieds n’est pas terrible. Le seul élément positif, c’est qu’elle explique bien que le pied doit se poser bien droit. Sinon, elle parle de ferrure pour stabiliser le pied, pour absorber les chocs, alors qu’on sait bien que le métal n’a jamais absorbé aucun choc, qu’un pied-nu avec une fourchette, des talons et des glomes forts absorbent mieux que n’importe quel fer les chocs grâce à l’évasement du pied qui est parfaitement impossible avec un pied ferré. Quant à la stabilité… Un cheval avec des pieds forts sera bien plus sable et maître de son équilibre qu’un cheval ferré. Je vous renvoie sur le blog Podologie Equine Libre.

Autrement, la partie pratique est un peu légère. Les exercices de Pilates pour cheval et de massage sont intéressants, mais cela manque d’exercices concrets en selle, ce n’est que mon avis. Cependant, je trouve que cet ouvrage est accessible à n’importe quel niveau, car tout est bien résumé, clairement, contrairement à d’autres ouvrages plus “lourds” à lire pour des débutants en bioméca.

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4 thoughts on ““La Locomotion du Cheval” de Gillian Higgins

  1. Résumé superbe, merci pour le partage ! J’ai le livre également et le résumé en rend parfaitement compte. Cela dit, par rapport à la critique, pour ma part je pense que c’est bien que Gillian n’ait pas trop développé la pratique en selle. Ce livre joue parfaitement son rôle tel quel, et il en faudrait un bien plus épais – et donc peut-être moins digeste, pour développer le travail en selle dans la biomécanique. On devrait peut-être lui suggérer de l’écrire !

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