La difficile remise en question de soi

Diderot disait “ce qu’on a point mis en question n’a jamais été prouvé“. Ô combien cette phrase est souvent véridique avec les chevaux !

Il y a quelques jours, j’ai assisté à un cours particulier de dressage dans une écurie proche de chez moi. L’élève, non-habituée des lieux, montait une petite jument calme, tranquille, très longiligne et faite en descendant, typée pur-sang. En selle d’obstacle, j’ai supposé qu’elle n’était a priori pas une fondue de dressage.

Au début du cours, l’enseignant lui demande de commencer sa détente au trot ; ce qu’elle exécute immédiatement. S’ensuit diagonales, voltes et autres figures de manège effectuées dans une attitude proche de la mollesse. Soudain, on entend la cavalière rouspéter plutôt fort en s’agitant brusquement sur sa jument, levant les mains de manière anarchique et tiraillant sans raison sur le mors. Bruits dans l’assemblée, interrogation des spectateurs… Que s’est-il passé ? Le premier regard vous dira la même chose que le second, voire même que le troisième : rien.

Selon cette jeune femme, la jument devenait complètement distraite et se transformait en véritable bout de bois géant, l’empêchant ainsi de dérouler sa séance normalement. Pourtant, sa jument n’avait pas bougé d’un iota avant cet évènement, continuant son cercle sans entrain particulier. Certes, s’il y a bien une chose qu’on ne pouvait nier, c’est le manque absolu de motivation de sa monture : l’œil vide, l’air morne, le trot rasant et l’encolure à l’horizontale parfaitement statique. Cependant, personne n’a vu (et il y avait, croyez-moi, des yeux affûtés présents) la jument prendre subitement le mors, pesant de toutes ses forces et devenant aussi gauche qu’un navire prêt à naufrager.

Le problème s’est amplifié tout au long de la séance, puisque la cavalière a répété l’opération au moins une dizaine de fois, au cours d’une situation parfaitement similaire. Malgré les reproches de moins en moins diplomates de l’enseignant dont la patience s’érodait, notre jeune énervée continuait son cirque, assénant les mêmes arguments étranges.

Chaque proposition de l’enseignant semblait être impossible à exécuter selon cette élève qui refusait en bloc toute indication qui l’étonnait. Pourtant, lorsqu’ils étaient appliqués, ces précieux conseils semblaient avoir un effet positif sur le couple, ravivant une lueur perdue dans les yeux de la jument, stimulant son impulsion et donnant un effet global tonique et léger. Mais la séance fut difficile, autant pour l’élève que le professeur : même des choses qui semblent évidentes au passionné de dressage moyen causait discorde. Par exemple, la jeune fille trouvait une raison indispensable à sa main droite qui s’ouvrait en permanence lors de demi-tours sur les hanches vers la droite, de cessions à la jambe vers la gauche, ou encore d’épaules en dedans piste à main gauche. Mécaniquement parlant, cette main droite n’a pas lieu d’être ; malgré les explications appliquées du professeur, elle ne voulait rien entendre.

Lorsque j’ai assisté à ce cours, j’ai éprouvé un peu de pitié pour sa jument, mais aussi pour la cavalière. A quoi bon aller prendre un cours, s’il s’agit de contredire en permanence l’intervenant censé vous amener un savoir que vous ne possédez pas ? Pourquoi dire “j’ai un problème avec ma jument“, sans envisager même l’option “ma jument a un problème avec moi” ? Grande adepte de la remise en question, j’avoue avoir été très déconcertée par l’attitude de cette personne. Elle a grandement répété “je connais les chevaux, j’en monte plein, je connais les réactions, je sais de quoi je parle” : eh bien mademoiselle, désolée de vous décevoir, mais vous en apprendrez toute votre vie sur les chevaux. On n’est jamais un cavalier accompli, tout comme on ne peut pas vraiment être un humain accompli. Les chevaux ne sont pas comme le tennis ou le judo : ce sont des êtres vivants aussi riches et divers que peuvent être les humains. On n’arrive jamais au bout de notre connaissance de leurs réactions. La remise en question de soi est une base indispensable pour englober plus vite le maximum de nouveautés, toutefois.

Malgré tout, comme l’a dit très justement notre professeur, “nous ne sommes pas sur la jument“. Puisque nous parlons de remise en question de soi, laissons le bénéfice du doute à cette jeune fille, car il serait injuste de donner des leçons que l’on n’applique pas à soi-même !

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