Journée saddle-fitting avec Eugénie Cottereau

Je ne sais même pas s’il est vraiment utile de présenter la discipline, ni même l’intervenante. Pour faire les choses bien, je vais quand même vivement vous conseiller d’aller faire un tour sur son blog bourré d’humour et d’infos qualifiables d’exclusives puisqu’en français, je ne connais personne d’autre offrant autant de contenu sur le sujet. Si vous voulez comprendre ce qu’est exactement le saddle-fitting, préparez-vous à des heures de lecture souvent passionnante et toujours très drôle. Sinon, je peux aussi vous dire qu’il s’agit de l’art d’ajuster une selle au cheval et à son cavalier.

Eugénie Cottereau, c’est une personnalité surprenante et passionnée. Elle ne passe pas par quatre chemins pour dire les choses, tout en se creusant (cassant ?) vraiment la tête pour les autres. Sans elle, peut-être qu’on aurait bien moins parlé de saddle-fitting en France aujourd’hui. Cela va même plus loin : le saddle-fitting, ce n’est pas juste une histoire de selle. C’est une approche systémique, holistique et empirique. Que de “-ique” qui rendent le domaine très savant… Et ô combien l’est-il. Impossible d’être expert en ajustement de la selle sans solide base en biomécanique, physiologie, dans toutes les disciplines (CSO, dressage ou loisir), quelque soit l’approche (classique ou naturelle) ou la technique abordée (LDR ou Baucher).

Bref, tout ça pour dire que j’ai fait une journée d’initiation avec Madame Saddle-Fitting France et que ça vaut bien le détour. En plus, ça se déroulait dans des écuries vraiment canons (paumées, mais canons).

Juste une modeste petite écurie-château somme toute.
Juste une modeste petite écurie-château somme toute.
Sans parler de la sellerie crade et bordélique...
Basique, quoi.

Hors-sujet déco d’intérieur off. Parlons de selle, maintenant.

Étape 1 : la théorie

(Extraits des notes prises pendant le stage)

La selle est l’interface de communication entre le corps du cavalier et le corps du cheval. C’est le trait d’union entre deux individus dont la mécanique est fondamentalement différente. La problématique de l’adaptation de la selle englobe plusieurs domaines :

  • la santé : il faut protéger le dos du cheval, mais aussi le cavalier.
  • le comportement : une mauvaise selle peut générer tout un panel de comportements exprimant une douleur, une gêne, un inconfort.
  • le bien-être : une bonne selle bien fittée apporte indéniablement du confort au cheval et au cavalier lors des séances.
  • la performance : “on ne joue pas du tennis avec une raquette de badminton” ! C’est pareil ici. La selle doit être adaptée à l’utilisation qu’on en fait, mais aussi aux morphologies respectives du bipède et du quadrupède.
  • et enfin… L’idéal équestre du Centaure : l’union parfaite grâce à une selle adaptée.

Lorsque la selle est correctement ajustée, elle révèle les défauts réels : on ne peut plus tricher par des positions approximatives compensant la gêne induite par le défaut d’équilibre de la selle ou bien par de gros taquets avant. On est seuls face à nos défauts. (musique dramatique). C’est un point à surligner en gras, parce que ça signifie qu’on ne peut vraiment progresser dans notre posture et dans notre entraînement qu’avec une selle qui ne cache pas les vrais problèmes.

La problématique s’attribue à 30% au cheval, 30% au cavalier, (donc 60% purement d’ergonomie) et 40% de correction de problèmes posturaux du cavalier et du cheval (dissymétrie, etc.).

Dans les cas critiques, où cavalier et cheval sont mal assortis morphologiquement parlant, la priorité va au cheval : c’est la fondation du couple. Pour elle, l’adéquation du cavalier par rapport au cheval s’observe par la selle qu’on peut mettre sur son dos. On ne devrait donc attribuer de cavalier qu’en fonction de sa morphologie : pas la peine de mettre quelqu’un de très très fort sur un poney petit, court et trapu, porteur mais dont le dos est trop court pour mettre une selle 18 pouces.

Eugénie suggère 3 sphères d’influence qui s’entrecroisent : l’éthologie (au sens environnement, conditions de vie), l’équitation (cavalier, l’entraînement) et les soins (maréchal, véto, dentiste). On revient à cette d’idée d’approche systémique.

Une question de pointure

Les selles, c’est un peu comme les chaussures. Lorsque l’on observe un cheval, on doit s’interroger sur son équilibre (montant, descendant), sa corpulence (maigre, gros, charnu, etc), et sur ses épaules : elles indiquent la limite avant de la selle. Sont-elles longues, larges, hautes, quel est leur angle ? Droit (traction), oblique (pur-sang de course) ? Ensuite, on doit chercher la 18ème côte (17 pour les chevaux barbes et arabes) : il s’agit de la limite arrière de la selle.

Ces deux limites définissent l’espace que l’on a pour poser la selle en contact constant. Autrement dit, la pointure de votre cheval est là. Eugénie a trouvé qu’on de disposait 44 cm en moyenne. La selle pose sur le haut des côtes.

On a façonné nos chevaux à travers l’élevage et les croisements plus ou moins ingénieux et inventifs  : on a mis la priorité sur le développement de l’épaule pour obtenir un beau geste, ainsi que sur la zone lombaire pour qu’elle soit forte. Conséquence : le dos se raccourcit. Or, le dos, c’est la pointure du cheval. Et en parallèle, avec la sédentarisation et nos modes de vie peu actifs, les cavaliers s’épaississent. Le paradoxe est intéressant et complexifie la tâche du saddle fitter.

Observation de la morphologie du cheval

Un peu comme avec la largeur de nos chaussures, le deuxième paramètre pour choisir sa selle, c’est la largeur des épaules, qui va définir la largeur de la selle. Ensuite, on va s’interroger sur la largeur des processus épineux/paro-spinaux, qui définissent la largeur de la gouttière. Eugénie estime la moyenne des processus épineux (+ ligaments autour) à 8 cm. On va aussi observer le degré d’ouverture de la cage thoracique : est-elle plutôt ronde ou plutôt en forme d’amande ? Il faut observer aussi l’implantation du passage de sangle, qui doit être au même niveau que les sanglons. Il faut aussi observer la force ou tension de la ligne du dessus. Est-ce que le cheval a le dos figé lorsqu’il marche ? Quelle est la qualité de la musculature dorsale ? Souple, déliée, contractures ?

Certains muscles ont un impact direct sur la selle : le grand dorsal, le trapèze dorsal, et le pectoral ascendant (passage de sangle).

Je vous laisse trouver tout seuls, comme des grands. (Indice : regardez les épaules)
Je vous laisse trouver tout seuls, comme des grands. (Indice : regardez les épaules)

Biomécanique : comment le mouvement en avant est-il généré ?

La flexion des postérieurs agit comme un ressort. La puissance accumulée dans la région lombaire par le biais de son mouvement de flexion/extension permet de diffuser l’énergie vers l’avant. Noter que la région lombaire agit aussi en rotation et latéro-flexion. La région lombaire est donc ca-pi-tale.

La transmission est assurée par les dorsaux et la cage thoracique : or, on est assis dessus. Si cette partie n’est pas protégée, l’énergie reste derrière. Problème : l’équilibre et la direction sont assurés par l’avant-main. Donc il faut que l’énergie soit transmise.

C’est ici qu’on revient à la notion de Gerd Heuschmann qui différencie le marcheur aux jambes (chevaux d’allures notamment, islandais) et marcheur au dos (cheval allemand de dressage). Voir à ce propos son ouvrage “Dressage moderne : jeu de massacre ?“. (j’en ai fait une très grosse fiche lecture d’ailleurs…)

Le cavalier est le kinésithérapeute du cheval

Le choix de la selle diffère aussi en fonction de la technique avec laquelle le cheval est travaillé : est-ce qu’on est chez un bauchériste avec un cheval assez ouvert et la tête très haute ou bien chez un cavalier allemand qui travaille rond et bas ? Il faut prendre en compte l’entraînement du cheval et les perspectives d’évolution avec ce travail…

Et on la choisit comment, c’te fichue selle ?

On regarde sur le cheval ce que ça donne en terme de :

  • – largeur
  • – d’ouverture du garrot
  • – d’équilibre (équilibre en arrière, en avant, au milieu…)(j’y reviens plus bas)
  • – de points d’attache de la selle (comment tombent les contre-sanglons)

Et on regarde ce que ça donne niveau arçon, sanglage et matelassures…

L’arçon : la pièce maîtresse

Un mot sur les selles sans arçons : elles veulent répartir les pressions sur toute la surface portante. Or, il s’agit de mousses non-rigides et donc flexibles. Résultat, elles bougent avec le dos du cheval. Or, le cavalier, lui, appuie toujours un un seul même point sur la selle : à cet endroit, les mousses vont se rigidifier. Il va y avoir un écrasement de la selle, qui va s’abîmer et se plier en deux car le cavalier finit “incrusté” dedans. Eugénie parle en connaissance de cause puisqu’elle a testé de nombreuses selles sans arçons pour se faire une idée.

Une selle sans arçon c'est ça.
Une selle sans arçon c’est ça.

Plaidoyer pour l’arçon : sur un sac à dos de randonnée, il y a une armature rigide pour répartir uniformément le poids. Si elle n’est pas là, il va y avoir des compensations de certaines zones qui seront plus sollicitées que d’autres. Pareil pour l’arçon. Sans parler de poids dans les étriers. Le couteau d’étrivières est attaché à l’arçon, sur le quart avant de la selle au niveau du trapèze. Sans arçon, on créé un point de pression sur cette zone. Avec arçon, on opère un transfert de charge vers l’arrière. C’est le problème des points d’appui mous : sans arçon, les points d’appui sont fuyants. C’est donc beaucoup plus compliqué de trouver son équilibre en tant que cavalier, on risque en plus de gêner le cheval !

L’arçon agit en fait comme un filtre d’information, sorte de “résistance” de tout ce qui n’est pas nécessaire voire désagréable pour le cheval. Les selles sans arçon sont finalement des selles très peu techniques. Une étude conclut notamment que lorsque l’on fait plus de 70 kg, il faut éviter les selles sans arçon. De même, pour la monte à cru, il faut que le cavalier ait une excellente proprioception, ce qui ne semble pas être le cas de la majorité des cavaliers.

En fait la selle, c’est comme si on parlait d’un porte bagage avec un cavalier bien arrimé. C’est bien plus confortable pour le cheval.

Comment vérifier qu’une selle est en état ?

Plusieurs tests :

(précisons qu’il faut bien sûr voir le test fait en direct par Eugénie pour visualiser)

  • Le pommeau est-il symétrique par rapport au troussequin ?

Eugénie vérifie la symétrie de la selle.

Si la selle est tordue, on ne peut pas la redresser. La dissymétrie est plus fréquente à droite car la plupart des cavaliers sont droitiers et plus présents dans la fesse droite.

  • On teste ensuite la solidité longitudinale de l’arçon à l’aide des genoux
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Test de la solidité de l’arçon.

Les arçons sont traditionnellement en bois lamellé-collé ou bois sculpté. L’avantage du premier c’est qu’il est plus souple. Il y a aussi un bardage en acier.

  • Vérifier la solidité des sanglons, des couteaux d’étrivières, et leur symétrie
  • Symétrie et état des matelassures

Il faut régulièrement les changer. Les mousses sont généralement de moins bonne qualité que la laine. On peut aussi glisser les mains le long des panneaux pour sentir si l’on constate des différences de densité ou d’appui.

Test de l'uniformité des panneaux, par toucher, pour sentir d'éventuelles irrégularités.
Test de l’uniformité des panneaux, par toucher, pour sentir d’éventuelles irrégularités.

Quid du système CAIR ? Cela aurait un bon amorti, mais il faut prendre en compte l’effet de balancier car l’air… Ça bouge ! L’air se déplace, certains chevaux ou cavaliers sont gênés par ça.

Qu’entend-on par “mousse” ? Mot fourre-tout par excellence. Souvent, on parle de plastazote ou de latex… Il faut connaître les propriétés de chaque matériau pour pouvoir l’adapter. (big up à tous ceux qui ont tapé “plastazote” sur Google) Or, c’est souvent sculpté et ça ne bouge plus, donc le cheval ne peut pas autant évoluer qu’avec de la laine car ça ne bouge pas ! Eugénie préfère la laine, les fibres sont séparés, c’est un matériau vivant. (sous réserve que quelqu’un vérifie la selle bien entendu)

  • La gouttière doit faire au moins 3 à 4 doigts de large.

Mais ce n’est pas tout… L’équilibre que trouve la selle sur le dos du cheval a aussi plein de conséquences.

Si elle est trop en arrière :

  • lombaires en extension
  • “le cul dans la brouette et les jambes en avant” (expression qui ressort souvent pour critiquer les cavaliers de Jean d’Orgeix, d’ailleurs)
  • le cheval engage peu ou mal (puisque les lombaires sont en extension)

Si elle est trop plongeante :

  • elle comprime le garrot
  • le cheval est sur les épaules

Voir à ce propos une étude de Joyce Harman qui dit que si la selle fait un léger “point” en statique (points d’appui majoritairement à l’avant et l’arrière et moins au centre), ce n’est pas trop grave sur certains chevaux qui vont utiliser leur dos dans le mouvement. Ça reste toutefois le cas de peu de chevaux…

“Bobologie” de la selle

  • Plaie/points blancs => surpression (bloc de poil blancs) = selle stable
  • poils disséminés => frottement = selle instable
  • Les granulomes inflammatoires et gonfles

Côté ostéo, on retrouve des blocages de T8 à 10 pour les selles trop larges ou étroites, T13 à 14 quand la selle bascule, et la charnière thoraco lombaire (T17 à 18 ou L1) si on est trop assis sur le troussequin.

L’après-midi, mise en pratique

Eugénie vérifie la pointe de la scapula.
Eugénie vérifie la pointe de la scapula.

On commence par l’observation du cheval, ou plutôt de la jument, Voltée. Elle est fit, pas très musclée, elle a un beau garrot.

On checke d'abord le physique de la jument : morphologie, musculature, etc.
On checke d’abord le physique de la jument en statique : morphologie, musculature, etc.

En mouvement, on voit bien qu’elle a le dos assez figé.

Voltée et Hélène.
Voltée et Hélène.

On essaye plusieurs selles. On observe d’abord en statique ce que ça donne. Eugénie nous fait sentir l’arçon à l’avant, nous fait observer l’ouverture de l’arcade pour voir si elle tombe bien par rapport aux épaules.

Sentir l'arçon par rapport à la pointe de l'épaule... Tout un art. Ca ne s'improvise pas !
Sentir l’arçon par rapport à la pointe de l’épaule… Tout un art. Ca ne s’improvise pas !

C’est super intéressant, même si je me sentirais bien incapable de dire si ça convient vraiment bien. Au moins, je pense pouvoir sentir s’il y a vraiment un problème, mais ça ne sera pas dans la finesse, c’est certain.

Collection d'ouvertures de garrot.
Collection d’arcades de garrot.
Test de l'ouverture de garrot direct sur Voltée.
Test de l’ouverture de garrot direct sur Voltée.

J’ai notamment remarqué qu’on selle en fait vraiment trop en avant : à chaque fois, elle a repris les cavalières, qui ne sont pourtant pas des cavalières de club lambda qui sellent sur le garrot et qui connaissent bien l’histoire. Pour moi, ça convenait… Comme quoi, on ne sait jamais rien ! Et effectivement, après vérification, c’était trop en avant et ça gênait au niveau de l’épaule.

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Après plusieurs essais de pads correcteurs en feutre, Eugénie finit par trouver un compromis qui pourrait être le bon. Cela serait une solution temporaire, en attendant que Voltée se développe physiquement.

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Ensuite, vient Tiago, haflinger costaud et plutôt modèle “tracteur”. Il est puissant et a le dos quasiment plat en comparaison avec Voltée (bon, ayant une Trifine, moi ça me paraissait pas si plat que ça :P).

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De la même façon, Eugénie essaye plusieurs, en élimine d’emblée, puis en trouve un compromis qui semble faire l’affaire avec des pads correcteurs judicieusement placés.

Test avec les pads en feutre.
Test avec les pads en feutre.
Compromis trouvé grâce aux pads.
Compromis trouvé grâce aux pads.

Concernant Fuego, un espagnol tout jeune, en revanche, rien ne va vraiment bien… Il va donc falloir lui acheter une selle qui convienne.

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Bilan : allez vite faire un stage !

Si Eugénie anime un stage près de chez vous… Courrez-y !!! Car la théorie, les écrits, c’est bien, mais l’avoir en direct c’est très, très utile. On sent qu’elle est véritablement passionnée par son métier, et qu’elle s’est posée des questions auxquelles on n’a probablement pas pensé auparavant. La partie pratique m’a fait réaliser l’ampleur du travail d’observation, mais aussi de “palpation” : sentir le dos du cheval, l’arçon, les matelassures… J’avais l’impression de voir une ostéo pour selle. Elle s’est littéralement fait la main sur probablement des centaines de selles et de chevaux. Bien sûr, vous n’allez pas acquérir son toucher et son expérience en une journée.

Mais je trouve essentiel de réaliser à quel point c’est un domaine complexe, vaste, et qu’on ne peut pas se débrouiller seuls. D’autant plus qu’Eugénie montre clairement et en plusieurs étapes quoi vérifier et comment… Je crois qu’on ne peut pas y arriver correctement sans l’avoir vu faire. Même en l’ayant vu faire, le toucher et l’observation qui découlent de son expérience ne sont pas transférable en une journée. En revanche, ses connaissances, ce qu’elle a découvert, il faut bien le garder dans un coin de la tête. Bref, il s’agit pour moi d’un stage essentiel si l’on se soucie du bien-être de nos chevaux, car cela va bien plus loin qu’une simple histoire de selle. C’est une remise en question fondamentale de notre quotidien équestre.

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3 thoughts on “Journée saddle-fitting avec Eugénie Cottereau

  1. Bonjour.
    Très bon article. J’ai moi même fait appel à elle il y a un peu plus de 2 ans pour mon “vieux cheval” (22 ans) selle français avec un “haut garrot”.
    Elle a parfaitement su allier le besoin du cheval, de la cavalière et…. de son portefeuille !

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