[ÉTUDE DE CAS] Serena, cette jument entière

Serena

Depuis plus d’un an maintenant, j’ai rencontré des propriétaires absolument géniaux et qui ont eu assez confiance en moi pour me proposer deux juments de grande qualité au travail. Ils possèdent notamment la magnifique Serena, jument Holsteiner de 11 ans par Loutano.

Le papa, loin d’être moche :

Serena, je pourrais écrire un livre entier sur elle. Quelle jument… Quelle jument ! Je ne remercierai jamais assez ses propriétaires de me l’avoir confiée. J’ai énormément appris avec elle, et je suis très loin d’avoir fait le tour des leçons de vie qu’elle pourra me transmettre.

Serena, les bases
Serena en juillet 2016

Les débuts : une jument tout juste manipulée

Lorsque je rencontre Valérie et Jean-Pierre, ces gens extraordinaires qui sauvent des dizaines de chevaux dont plus personne ne veut, Serena (et son acolyte Sandrina, dont je parlerai plus tard) est un gros pot de colle en prairie. Elle adore qu’on s’occupe d’elle, qu’on la caresse… Mais ça s’arrête là. Elle se fait pas mal désirer pour mettre le licol, et elle n’a pas de bases éducatives poussées.

Le jeu de l'amitié, le jeu le plus facile pour cette jument cerveau gauche.
Le jeu de l’amitié, le jeu le plus facile pour cette jument cerveau gauche.

En fait, racontons l’histoire complète : ses propriétaires ont récupéré Serena et Sandrina dans un haras en Normandie qui élevait des chevaux pour le dressage. Elles ont 5 ans lorsque la gérante du haras veut les donner (oui, les donner) – elle devient aveugle et ne peut plus s’en occuper. A priori, les juments ne sont pas débourrées – premier élément assez étrange, car on trouve rarement des haras qui n’ont pas encore débourré leurs chevaux de sport à 5 ans.

Serena, miss câlins
Serena étant aussi une très grande fan de câlins !

Les nouveaux propriétaires ont plusieurs dizaines de chevaux sauvés à soigner et à gérer, dont certains complètement traumatisés, dont beaucoup de vieux, bref : il est complètement normal qu’ils n’aient pas eu le temps d’éduquer pleinement les deux juments, Serena incluse. C’est là que j’interviens.

Je démarre l’éducation de Serena dans un rond de longe situé dans sa prairie. Elle a donc en vue son groupe, la situation n’est pas trop stressante. Je découvre un caractère extrêmement fort, une sensibilité à fleur de peau, et un moteur de Ferrari.

Gagner sa confiance et son intérêt

Nous passons près de 3 mois à pied, à mettre en place des bases dans les 7 Jeux de Parelli. Serena est une jument cerveau gauche extravertie, qui a tendance à partir du côté cerveau droit lorsqu’elle ne comprend pas ou lorsqu’elle est en conflit. Lorsqu’elle n’est pas d’accord, elle réagit avec une violence franchement extrême. A ce moment-là, je me dis : soit elle a un très fort caractère et c’est ainsi qu’elle réagit à une contrainte même minime, soit elle a été manipulée et franchement ratée.

Ses propriétaires me racontent qu’elle avait notamment été placée chez quelqu’un pour le débourrage, mais qu’ils n’ont même pas eu l’occasion de démarrer, puisque Serena a sauté les clôtures une fois sur place et s’est enfuie. Malheureusement, ils n’en savent pas plus sur comment elle a été manipulée, et comment ça s’est déroulé lors de ses interactions avec les humains sur place.

Serena fâchée

Avec Serena, je constate qu’un schéma d’apprentissage se met en place : certaines nouveautés (pas toutes, loin de là) la mettent dans un état prodigieux d’agacement, lors d’une seule séance. Et en général, la séance d’après, c’est absolument parfait. Et souvent, ça dure. Lorsqu’elle apprend une chose, elle le garde en tête de façon solide – mais parfois, lorsqu’elle aborde certaines choses, elle se met dans une colère noire avant même que je n’ai le temps de vraiment débuter l’apprentissage. C’est en partie pour cela que je garde le doute d’erreurs de manipulation… C’est une jument hyper généreuse et proche de l’Homme, qui cherche à tout bien faire.

Le cerveau qui chauffe et le progrès s’installe

A chaque séance, je rentre chez moi avec des tonnes de réflexions, de questions : comment puis-je calmer cette colère latente qui ressort de temps en temps ? Comment lui apporter un équilibre tout en évoluant ensemble ? Elle apprend à une vitesse folle. C’est une jument d’une très grande intelligence et d’une finesse formidable. C’est vraiment la bonne élève par excellence – il y a seulement ces déséquilibres émotionnels sur lesquels nous travaillons. Serena, c’est la jument qui oscille entre un modèle exemplaire dans un dialogue fantastique et une boule de colère et d’anxiété qui déverse sa violence par tous les moyens.

En août, je commence à mettre la selle. Elle y réagit quand même un peu avec des petits coups de dos les premières fois au trot et au galop. Cela reste malgré tout calme et fluide. En septembre, je monte dessus. Je débourre toujours en licol, et Serena est extrêmement fine avec. Elle apprend le montoir avec une aisance surprenante. Tout paraît simple. En revanche, nous sommes toujours dans un rond de longe, proche de ses copains, donc l’espace restreint facilite les choses.

Je remarque cependant assez vite qu’elle n’aime pas du tout mes jambes. Lorsque je les pose le long de ses flancs, elle baisse fort les oreilles, fouaille de la queue. Il y a des tensions clairement présentes, mais je parviens tout de même à marcher, trotter, tourner avec facilité.

L’observer en prairie, cet enseignement précieux

Serena se roule

En prairie, chez ses propriétaires, Serena est clairement à la tête de la hiérarchie. Et je pense, comme ses propriétaires, qu’elle s’y ennuie. Alors parfois, elle est prise d’un quart d’heure de folie, et déménage tous les chevaux ; elle les bouge, à coups de couinement, d’oreilles plaquées et de sauts de mouton. Ses propriétaires observent que dans les périodes où je viens souvent, elle est nettement plus calme en prairie.

Serena me fait penser à ces chiens de berger qui ont un grand besoin de stimulation intellectuelle. Plus elle réfléchit et plus elle aborde des choses avec moi en piste, plus elle gagne en sérénité.

En avril 2017, je travaille à temps plein mais je veux finir le débourrage de Serena. Ses propriétaires acceptent de la placer dans l’écurie où je me situe actuellement pour me faciliter l’accès à la jument. Là, c’est une autre histoire, en prairie : elle se situe dans un troupeau de juments, et de juments de caractère ! Elle ne prend pas la tête de la hiérarchie, loin de là même. C’est fini, Serena qui bouge les autres quand une mouche la pique… Quoique. Il y a quelques jours, je l’ai vu tenter l’expérience avec deux juments, mais elle a vite été remise à sa place par Trifine.

Serena rencontre les juments de la nouvelle prairie

Évoluer dans un nouveau lieu : une difficile épreuve de maturité

L’arrivée dans cette nouvelle écurie est assez déstabilisante autant pour Serena que pour moi. Elle, qui devenait vraiment facile à pied, repart émotionnellement à zéro – techniquement, tout est bien là et ça nous sert de repère. En fait, tout s’explique : déjà, pour n’importe quel cheval un peu vert, changer d’environnement est rarement facile. Ensuite, lorsque Serena a changé d’environnement, les conditions étaient soit dans l’urgence (lorsqu’elle est partie du haras normand vers la Belgique), soit dans le stress (lorsqu’elle a sauté les clôtures de l’écurie où elle devait être débourrée). Normal qu’elle n’apprécie pas le changement, alors que déjà un cheval est naturellement routinier…

Serena au galop

Donc je résume les points sensibles :

  • une jument pour laquelle changer d’environnement n’est pas synonyme de positivité
  • une jument bien installée dans la même prairie et le même troupeau depuis des années qui le quitte pour trouver un groupe de chevaux au caractère plus affirmé
  • une jument qui reste verte dans sa tête et pas encore vraiment “fit” émotionnellement

Serena est donc très énervée en piste à pied. Elle appelle ses copines, chauffe, s’énerve, stresse… On travaille gentiment à pied. Au bout d’environ 2 semaines, il y a déjà une nette amélioration. La 3ème semaine, je retrouve presque la Serena que j’ai connu.

Serena dans la nouvelle piste

Dans l’ancien lieu où je m’en occupais, nous avions seulement un rond de longe, et pas d’attache. Je la sellais donc presque en liberté, et ça se passait super bien. Je l’emmenais aussi balader beaucoup à pied. Dans la nouvelle écurie, elle découvre des installations abouties : aire de pansage, attache, grande piste de 60 par 20… Ça change ses perspectives. A l’attache, elle apprend extrêmement vite. Dans la grande piste, elle est un peu perdue au début de ne plus être “contenue” par des clôtures. Elle court beaucoup et a du mal à se reposer sur moi dans un tel espace. En plus, la qualité de la piste lui permet beaucoup plus de faire des folies que dans notre rond de longe au sol irrégulier.

On se remet en selle et là… Aïe aïe aïe

Serena évolue bien à pied, même si c’est loin d’être parfait. Je remets la selle, tout se passe bien. Je remonte progressivement. Les débuts ne sont pas simples. Elle est assez tendue et énervée, réagit très fort aux jambes, bien plus fort qu’auparavant. Une fois, alors que je travaillais un Follow The Rail au pas, on s’arrête, rênes longues… Et un peu soudainement, sorti de nul part, Serena se cabre très fort, tellement droite que j’ai peur qu’elle se retourne. Je n’avais même pas mis de pression, puisqu’on était en pause.

Je commence à me dire qu’il faudrait vérifier qu’il n’y ait aucune douleur, notamment ovarienne. Serena a eu des chaleurs très fortes au printemps, et elle se comportait comme un étalon avec les autres juments de la prairie. L’ostéopathe passe, et débloque beaucoup de choses. Elle voit également une sensibilité au niveau des ovaires.

Serena sous la selle

Après son passage, je travaille en selle accompagnée de son propriétaire à pied. Serena est plus calme, mais parfois, prise d’agacement, elle menace de mordre la personne à pied (alors que je ne mets pas de jambe).

Un stage qui nous permet de passer un premier cap

Nous prévoyons de faire un stage en Horsemanship chez mon instructrice habituelle. Vous pouvez lire le compte-rendu du stage ici. Cela me permet de confirmer que je suis sur la bonne voie, mais je ne suis juste pas allée assez loin dans ma technique : je n’attends pas assez longtemps que Serena se décontracte seule. En selle, je dois exiger plus en résistance passive. Ma prof m’aide à débloquer le travail en selle en accompagnant à pied avec un stick, dans un rond de longe, puis ensuite dans la piste. Elle me donne plein de conseils pour dédramatiser les jambes et pour gagner l’intérêt de la jument, en l’amenant notamment en balade.

Débourrage en horsemanship d'une jument de sport

Serena se comporte extrêmement bien, elle gère bien la séparation avec Trifine lorsque je l’emmène en piste. Je vois un gros progrès au niveau émotionnel.

Au stage, un autre indice qu’il y a eu probablement eu plus de manipulations et d’expériences ratées sur cette jument apparaît : dans le boxe, lorsque je retire Trifine (elles étaient à deux dans un boxe + paddock), elle recule devant la porte, et fait mine de sauter… Et c’est très calculé ! On se dit tous qu’elle a déjà dû sauter par-dessus la porte du boxe.

De retour à la maison, je sors en balade, et ça se passe quand même très bien ! Serena prend la tête assez vite, trotte facilement. En piste, je parviens à travailler sur des tracés plus complexes, comme le 8, des serpentines, tout cela au pas et au trot. Je fais nos premiers galops avec bien plus de facilité que ce que je n’aurais cru.

Un débourrage raté ?

Il reste une difficulté de très grande importance : elle possède une espèce de rétivité sous-jacente qui ressort lorsqu’on est en désaccord, par exemple sur la direction. D’un coup, elle se bloque, et se braque, refuse le mouvement en avant, baisse les oreilles, et je dois faire preuve de calme et redémarrer sans entrer dans le conflit – de toutes façons, je sais déjà qu’avec elle, je perdrais d’avance non seulement techniquement, mais également au niveau relationnel. Je reste sur le mode résistance passive, je n’augmente pas la pression, j’attends que ça redémarre en maintenant la même dose. Et les progrès sont clairement présents.

Je ne comprends pas d’où provient cette rétivité qui semble profondément installée. Elle a l’air d’avoir déjà fait ça, elle connaît le mécanisme de l’humain qui aura envie de bourriner dans la jument pour la forcer à avancer, je la sens toujours prête à se défendre si je dépasse les limites de l’acceptable.

Même si cela s’améliore, les jours où l’environnement est moins avec nous (du vent, de la tempête ou de l’orage), cette rétivité ressort un peu plus. J’ai des séances sans aucun problème, et ces séances deviennent de plus en plus nombreuses.

Vous connaissez peut-être l’importance que j’attache à la posture du cheval, et à l’entraînement sportif du cheval. Les propriétaires de Serena, toujours aussi géniaux et ouverts, ont accepté que je prenne un cours de dressage avec elle. Dans cette optique, et vu les gros progrès de la jument, j’ai voulu commencer gentiment à habituer la jument au mors.

A ma grande surprise, elle le prend la toute première fois comme si elle avait fait ça toute sa vie… Une fois dans la bouche, par contre, elle est moins à l’aise. Mais tout de même, elle le prend très facilement – trop facilement… Encore un autre indice qu’il y aurait probablement eu une tentative de débourrage qui aurait mal fini et laissé des traces sur la jument.

Les prochains objectifs

Désormais, l’objectif est de guérir cette rétivité au mouvement en avant et d’aboutir le fitness émotionnel de la jument, pour que l’on puisse la sortir en balade, faire un travail de base en Freestyle et en dressage sans stress, sans anxiété, et surtout, avec plaisir autant pour elle que pour le cavalier. Le but principal, c’est avant tout que la jument y trouve son compte.

Je compte bien sûr m’entourer de gens meilleurs que moi tels qu’Audrey, ma prof de dressage et Aurélie, ma prof de Horsemanship. Toutes deux m’ont déjà beaucoup aidé à devenir une meilleure cavalière et femme de cheval.

Merci Serena, et merci à ses propriétaires.

Je suis très reconnaissante envers ses propriétaires qui m’ont permis de travailler avec Serena, cette jument qui me remet en question au quotidien et qui me pousse à donner le meilleur de moi-même. Elle me sort de ma zone de confort et m’a donné l’immense honneur de tisser une relation avec elle, de monter sur son dos, tout en me faisant comprendre que je ne dois jamais la prendre pour acquise. Ses propriétaires m’ont toujours suivie dans toutes mes propositions, peu de chevaux auront la chance d’avoir des gens aussi investis et dévoués.

Si cela vous intéresse, je continuerai de donner des nouvelles de Serena et de son évolution.

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2 thoughts on “[ÉTUDE DE CAS] Serena, cette jument entière

  1. Bonjour,

    Je sais que vous êtes en horsemanship Parelli mais peut-être que quelques séances de R+ pourraient aider aussi ? Je ne suis pas forcément pour, mais je sais que certaines personnes combinent les deux, R+ pour quelques trucs, Parelli pour le reste et elles ont des résultats qui leur conviennent. Une piste à creuser ?
    Je sais aussi que le R+ à pied améliore les réactions une fois monté, la motivation, etc (même en ne montant pas avec le R+ mais de manière classique). Dont les jambes (je connais le souci des réactions aux jambes…).

    (je n’ai pas la date de l’article, si cela se trouve les soucis sont réglés).

    Cordialement,

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