[ÉTUDE DE CAS] Le sauvetage hallucinant d’un cheval

Cela fait des mois que je suis ce cheval, et sa propriétaire.

Festus, 17 ans, ancien cheval de jumping, au passé trouble. Il a probablement été maltraité, qui sait… En tout cas, lorsque sa future propriétaire le rencontre, il est si maigre qu’il ressemble à un cheval de 35 ans qui ne peut plus se nourrir, et on peut faire sans aucun souci un cours d’anatomie du squelette équin sur lui. Toutes les vertèbres dorsales sont parfaitement visibles. Le sacrum, les scapula ont un dessin très net, trop net.

Cet immense cheval alezan est coincé au fin fond d’un boxe très sombre, sur une litière puante, et déteste que l’on s’approche de lui. Il baisse les oreilles, menace l’humain qui entre dans sa triste tanière.

Il est dans une écurie “chic” de la banlieue bruxelloise. Réputée pour ses hectares de prairie à moins de 20 minutes de Bruxelles. La pension coûte cher ici, 500€ environ. Et le foin à volonté n’existe pas, même en cette période hivernale glaciale où les températures restent en-dessous de zéro. Le propriétaire de l’écurie estime que trop de foin donne des ulcères. Et que de toutes façons, la seule chose dont ce cheval a besoin, c’est d’être monté.

Ce cheval est très maigre, tout le monde se demande pourquoi. Le gérant donne des pulpes, ah ça, oui ! Mais lorsqu’on y regarde de plus près, il empile les nouvelles pulpes de betterave sur d’anciennes qui pourrissent au fond de la mangeoire, dégageant une odeur pestilentielle. Normal que ce grand maigre n’ait pas d’appétit…

De nouvelles arrivantes s’attachent à lui : elles lui achètent une couverture, demandent à ce qu’on le sorte. Apparemment, il n’aime pas sortir en prairie… Il reste à l’entrée, attendant d’être ramené en boxe. Oui, mais sa prairie est minuscule, il n’a rien à y manger, il fait très froid et il est très maigre, et il n’a aucun contact avec d’autres chevaux. Le boxe a au moins l’avantage de protéger ce grand squelette du vent du mois de janvier.

Le gérant de l’écurie a acheté ce cheval pour le remettre au travail et le vendre. Il le faisait monter par des jeunes filles légères, apparemment… Oh, ça va alors, si elles sont légères !… Sachant que le pauvre cheval ne supporte même pas qu’on ajuste sa couverture tant son corps est douloureux.

Une dame s’y attache particulièrement. Elle ne connaît rien aux chevaux. Elle n’a jamais monté de sa vie. Par élan de bonté et d’amour, elle l’achète au gérant pour près de 2000€, prix ridiculement trop élevé pour ce cheval : le gérant de l’écurie ne se fait décidément pas remarquer par ses principes éthiques, humain ou équin.

On le déménage une première fois. L’endroit n’est toujours pas idéal, mais Festus sort déjà quelques heures par jour et se nourrit beaucoup mieux.

Pendant ce temps, nous travaillons à désensibiliser ce cheval pétrifié de peur et très agressif. Impossible de le toucher sans qu’il soit contracté. Il ne supporte pas le moindre contact. La fille de la nouvelle propriétaire parvient à le caresser, mais il reste très tendu. Il saute comme un éléphant rencontrant une souris lorsqu’on le touche doucement avec le stick. Il m’attaque à l’épaule pendant une session de jeu de l’amitié où j’avais à peine réussi à lui toucher l’antérieur dans le calme. Heureusement, la doudoune hivernale fait office de protection. On lui fait une prise de sang, ses vaccins, des parages, des vermifuges, la vétérinaire lui rend visite, l’ostéopathe également, et tout le monde est unanime : il y a du boulot, beaucoup, beaucoup de boulot. Cela prendra du temps.

Il reste dans cette écurie trois semaines, pour aller ensuite encore ailleurs, car il s’agit d’un particulier et c’était une solution temporaire faute de mieux.

Cette fois, il sort toute la journée en prairie et est très bien nourri.

Il est beaucoup plus aimable lorsqu’on s’approche de lui, les oreilles plaquées et le nez froncé se raréfient progressivement. Il a des contacts à la barrière avec deux chevaux voisins.

Il reprend de la vigueur, mais brise le mur en béton du boxe en se relevant un matin. La propriétaire décide à nouveau de changer pour une écurie où il sera dehors toute l’année, nuit et jour, et surtout, où il vivra en troupeau.

Le transfert se fait très bien. Il mange du foin à volonté, des pulpes (propres, cette fois), et se remplit doucement.

Il sera seul temporairement, puis intégré au troupeau. Il reprend sa place de cheval.

Ici, Festus en juin 2017. Il a repris au moins 150 kilos depuis qu’on l’a récupéré, et n’a jamais été aussi beau… C’est pour dire l’était dans lequel il était au départ. Il a toujours le dos très abîmé et reste maigre.

De nouveaux problèmes surgissent : ce cheval ayant été tellement seul, il ne supporte plus qu’on le sépare. Il explose, fait de réelles crises d’angoisse durant lesquelles il devient très violent. Encore aujourd’hui, nous y travaillons ; les crises s’espacent, se raréfient, il prend confiance. Le chemin reste long et les traumatismes profonds. Entretemps, il fait un abcès, qui sort magnifiquement bien. Un seul mot vient à l’esprit de sa propriétaire : résilient. Ce cheval est résilient.

Aujourd’hui, Festus est un pot de colle. Il accueille quiconque entre dans la prairie, apprécie les grattouilles, lui, qui, il y a 4 mois de cela, ne supportait pas la caresse douce et lente d’une fille de 12 ans sur son épaule ! Il surveille avec soin le troupeau. Il s’entiche notamment des poneys. Il m’impressionne par sa force et sa capacité à remonter la pente. Nous n’avons que fait guider… C’est lui qui a fait l’essentiel du travail.

Je continue d’accompagner la propriétaire. Elle est pleine de bonne volonté malgré que Festus soit très, très délicat à gérer, sur absolument tous les plans. Elle fait de son mieux et apprend très vite. Instinctivement, elle a compris qu’elle devait garder ses émotions de côté en présence de ce grand fragile. Sa fille de 12 ans l’a très bien compris également, et a contribué, du haut de son mètre 40, à rassurer ce doux géant. De l’amour et un cadre, c’est ce dont Festus a besoin pour avancer.

Pourquoi ai-je pris le temps de vous raconter cette histoire ?

  1. Ce genre de cas est loin d’être isolé. C’est choquant, et cela doit cesser. Ce cheval était dans l’industrie sportive… Qui sait par quoi il est passé ? Dans tous les cas, il faut absolument sensibiliser le public pour diminuer autant que possible ce genre de maltraitance qui a détruit un cheval de 17 ans, et qui en a sûrement détruit d’autres avant.
  2. Pour vous montrer qu’un cas à première vue désespéré peut être réhabilité (à un niveau modeste, bien entendu) si l’on combine le bon environnement avec les bonnes méthodes éducatives. Si l’on met en place un système positif, même un cheval au plus bas comme Festus peut remonter la pente. Cela passe 1) par l’amélioration de son environnement, et 2) par le travail éducatif une fois que le cheval vit dans les meilleures conditions possibles.
  3. Pour souligner l’importance du lien entre corps et esprit : le corps de Festus a clairement été détruit. Je ne sais pas s’il reprendra des muscles un jour. Il était dans un état à faire peur… Franchement, je n’aurais pas étonnée qu’il se laisse mourir. En s’occupant du mental ET du corps, il a repris une force mentale très importante qui, à mon sens, a été le principal facteur déterminant dans sa remise en forme.
  4. Pour montrer qu’un Horsemanship bien fait n’est PAS violent, même avec un cheval violent, et qu’il permet franchement de faire des choses extraordinaires.
  5. Pour montrer le niveau d’ignorance absolument terrifiant de soit-disant professionnels du monde équin, gérants d’écurie ou autre, pour en arriver à détruire à ce point un cheval. Dire que le foin donne des ulcères… Tout en faisant payer la pension 500€… Non, vraiment, c’est le genre de choses que je trouve inacceptable. Et pourtant, cela existe ! C’est même répandu !

Le mot d’Elvira, une propriétaire débutante qui a sauvé Festus par amour (et un peu par folie !) :

Je suis profondément convaincue que la frontière entre l’homme et l’animal est beaucoup plus fine de ce qu’on voudrait croire, et surtout que notre nature de prédateur nous permet d’admettre. Nous, les hommes, nous sommes heureux quand nous sommes bien entourés, rassurés, valorisés. Pourquoi alors sommes-nous surpris que cela vaille également pour les animaux ?

Notre  histoire avec Festus a commencé quand il était sur le point de partir à l’abattoir. Il avait été décidé que la seule chose qu’on pouvait faire de lui était un steak. Mon indignation lui a épargné un bien triste destin.

Mais après ?

Je n’avais aucune expérience, aucune connaissance. Et ma jeune fille qui a toujours aimé les chevaux n’en savait pas beaucoup plus. J’ai donc commencé à poser des questions. La première chose qu’on m’a dite, était que le cheval était faible mais vigoureux, gentil mais dangereux, triste mais « bien », très maigre mais heureux d’être monté.

Je suis donc allée voir cet oxymore.

Il était appuyé contre la paroi de fond de son box, il sursautait au moindre mouvement, ses yeux exprimaient le vide, sa couverture cachait ses os apparents. Je suis partie sans rien faire.

La deuxième fois que j’ai été le voir il était immobile dans une prairie et il ne se laissait pas approcher. J’avais pris un sac de carottes avec moi et là j’ai découvert une première chose : il avait faim ! Vu qu’il s’était approché, j’ai eu une réaction instinctive : j’ai posé ma tête sur la palissade qui nous séparait et je lui ai parlé, doucement et longtemps, à la hauteur de ses narines. Eh oui, il est tellement grand qu’il faut une échelle pour atteindre les oreilles ! J’ai vu que ces narines n’arrêtaient pas de bouger, et il a fini par lever haut la tête en soulevant ses lèvres, découvrant ses dents. On m’a expliqué, après, qu’avec ce geste un cheval s’imprègne d’une odeur, ici, mon odeur.

Le lien était fait. Il a compris que la mort n’était plus au rendez-vous.

Depuis ce jour, Festus n’a pas arrêté de m’apprendre des choses. Les personnes qu’il aime, ou pas, sa peur de la solitude, son droit d’être traité avec respect, son tempérament qui s’enflamme facilement et demande à être rassuré, ses traumatismes dû à la maltraitance. Il était au point le plus bas d’une longue pente descendante quand je l’ai connu. Par gratitude il a accepté ma présence de débutante et par respect il se fait guider par son expert et bienveillant entraîneur, Pauline.

Depuis ce jour il n’a pas arrêté de me montrer sa personnalité forte, courageuse, intelligente et très sensible qui a transformé sa méfiance envers « l’humain » en confiance, qui l’a transformé de victime à combattant qui ne renonce jamais.

Chaque jour avec lui est une aventure et lui seul sait jusqu’où sa nature volontaire nous amènera. Mais quelle émotion le voir surmonter chaque petite peur !

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10 thoughts on “[ÉTUDE DE CAS] Le sauvetage hallucinant d’un cheval

  1. Merci pour cet article, sur une histoire qui se répète malheureusement trop souvent. Nous avons récupéré un cheval avec la même histoire : très bon cheval de club, a fait la motte, mais progressivement est devenu agressif, avec l’homme et avec les autres chevaux. Il était au placard presque tout la semaine, et n’avait que ces 2 rations de foin, avec du grain… il a été mis en vente, au plus offrant, heureusement, il n’avais pas assez de valeur pour le maquignon et nous l’avons récupéré… 3 mois au parc avec de la belle herbe et des copains, il en a été transformé, et est maintenant un monsieur calin!

    C’est “aussi simple que ça”, mais il faut seulement penser au cheval avant la performance…

  2. Merci pour ce partage et l’espoir que cela laisse aux ” chevaux de réforme”. Nous dialoguons avec les chevaux comme nous parlons entre-nous. Nous sommes confrontés à énormément de cas similaires au tiens dans nos dialogues où les chevaux de compétition sont soumis à des entraînements intensifs pour être rejetés et délaissés lorsqu’ils “ne servent plus”. L’approche en sérénité, en recherche d’harmonie et en patience est essentielle pour que le cheval retrouve confiance en la relation humaine. Un petit plus est le dialogue que nous engageons avec eux… ce n’est pas un ressenti mais réellement les mots que le cheval veut transmettre, nous entamons un échange où une multitude de questions peuvent leur être posées. Si cela vous intéresse soyez les bienvenus sur notre site ww.dialogueanimal.be ou sur la page Fb Dialogue animal. Merci encore d’avoir dénoncé la condition de ces chevaux abandonnés par la plupart.

  3. Tout d’abord, merci d’avoir sauvé et suivi ce beau loulou !
    Cette histoire est boulversante, bien que j’en connaisse plusieures qui sont pas mal aussi, dans leur genre… Rien que celle de ma juju en fait.

    Heureusement, heureusement qu’il existe des personnes comme vous, qui sauvent des chevaux delaissés et abusés, et qui croient en eux, sans en avoir peur ou être violent avec. Qui les comprennent et les respectent en fait.
    Je suis plus que ravie de constater une progression fulgurante au niveau santé et comportemental de ce beau Festus.
    Je vous souhaite une belle continuation, ainsi que de beaux jours à Festus ! Si vous souhaitez nous partager la suite de cette histoire, ça sera avec un immense plaisir de vous lire ! Ainsi que les autres articles toujours très interessants et bien écrit de ce blog 😉

    1. Merci pour ce commentaire, c’est super encourageant ! On a tellement galéré, que c’est super agréable de lire cela !
      Oui, j’espère pouvoir faire un petit résumé régulièrement de l’histoire de Festus !

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