Entretien avec Eugénie Cottereau, saddle-fitter – ergonome

THE Eugénie Cottereau a gentiment accepté de répondre à une interview, je l’en remercie encore chaleureusement. Si vous ne la connaissez pas, je vous conseille de lire le compte-rendu du stage de saddle-fitting que j’ai effectué avec elle, d’aller voir son blog, ou encore son site pro. Cette femme est une des success story équestres les plus inspirantes. A l’origine, elle ne part que d’une chose : elle est propriétaire d’un cheval. A partir de là, elle a développé une expertise hors norme et diffusé plus d’information sur le sujet dans le monde francophone qu’on ne pouvait espérer. Bonne lecture !

Eugénie Cottereau : “Je crois fermement en la nécessité de respecter le vivant, dans ses formes et dans son évolution, et que ce respect passe par l’adaptation du matériel”.

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Salut Pauline et merci de me faire participer à ton blog 😉

D’un Cheval l’Autre : Comment es-tu devenue saddle-fitter ?

Eugénie Cottereau : La raison, c’est lui.

 

Ubis Nobilis Sponté, dit Billy, welsh cob acheté en 2009 ; comme tout propriétaire qui achète son premier cheval après des années à rêver, j’ai voulu faire les choses au top pour lui. Dans la liste, il y avait l’achat d’une selle “sur mesure”. Donc j’ai contacté les “grands selliers”, et la réponse unanime “nos selles vont à 90% des chevaux” ne m’a pas satisfaite. Comme je savais avoir un cheval qui n’avait rien à voir ni avec un ibérique, ni avec un selle français, je me suis dit qu’on me prenait un peu pour une idiote…A l’époque, je faisais un métier où je m’ennuyais devant mon ordinateur, donc j’ai commencé à traîner sur des forums. J’ai ainsi rencontré virtuellement Simone Ravenel, d’une société suisse, Equimetric, spécialisée dans les mesures de selles aux tapis à capteurs de pressions, qui m’a mise sur la piste du “saddle fitting” – en me précisant bien qu’en français on trouvait très peu de données. Parlant anglais, j’ai commencé à lire tout ce que je trouvais dans cette langue. Puis je me suis dit que d’autres propriétaires français se posaient des questions similaires aux miennes, et ne parlaient peut-être pas anglais ; donc j’ai commencé un blog, à partir de 2010, où je postais des traductions des trucs que je trouvais.

 

Ça a ronronné gentiment pendant un an et demi, et en janvier 2012 j’ai remanié le concept et lancé le blog www.saddlefitting.fr : succès immédiat, et gros changement de vie pour moi. Dans les mois qui ont suivi, je me suis retrouvée en formation chez un saddle fitter anglais qui m’avait repérée grâce à mon blog, embauchée dans une sellerie, puis à partir de novembre, à mon compte pour conseiller les propriétaires paumés sur le choix de leur selle.Depuis ça, j’ai eu la chance de rencontrer plein de pros qui m’ont soutenue et guidée dans mes expériences, et qui m’ont aidée à définir de plus en plus clairement mon job, jusqu’à délaisser l’appellation de saddle fitting pour la remplacer par ergonomie équestre (qui est francophone et plus parlant!) Avec quelques collègues, nous avons d’ailleurs créé une association francophone qui va dans le sens de cette réflexion, et qu’on a appelée EASE, pour Ergonomie Appliquée à la Sellerie et à l’Equitation. C’est long à mettre en place, mais on a bien l’intention de mutualiser nos compétences et de faire reconnaître à terme cette spécialité.
Eugénie vérifie la symétrie de la selle.

DCA : Vendeur en sellerie, sellier, saddle-fitter : quelle est la différence entre ces métiers ?

Question compliquée, parce que le terme “sellerie” recoupe plusieurs réalités : ça désigne un corps de métier qui peut être spécialisé dans l’équitation ou non, puisqu’on parle aussi de sellerie automobile ; ça peut être un fabricant de selles ; et au sens peut-être le plus courant, ça désigne un magasin détaillant d’articles d’équitation. C’est une vraie question de marketing que tu me poses là 😉

Donc le vendeur en sellerie, c’est le détaillant dans son magasin – ambulant ou pas, virtuel ou pas. Il est là pour fournir les clients en articles généralistes, du cure-pied à la couverture d’écurie, mais il est rarement technique au niveau du conseil – donc pas évident pour la vente de selles. Parfois, certains magasins comptent un salarié qui se déplace pour faire essayer des selles (c’est ce qui se passe en Allemagne ou au Royaume-Uni) ; mais la plupart du temps, quand un détaillant propose une selle à l’essai, c’est le client qui récupère la selle et se débrouille lui-même. Donc en ce qui concerne la vente de selles en magasin, c’est ni plus ni moins de l’achat de prêt-à-porter. De plus en plus de détaillants laissent d’ailleurs tomber le rayon “selles” : c’est compliqué à gérer, il y a trop de concurrence sur ce segment de marché, c’est un objet difficile à vendre, et il y a beaucoup moins de marge commerciale et beaucoup trop d’ennuis SAV avec ça…

 

Le sellier au sens de fabricant est aujourd’hui le référent lorsque l’on veut acheter une selle. Équation de base : sellier = artisan ; soit celui qui fabrique. Un maître sellier gère tout le processus de A à Z : c’est la même personne qui prend les mesures pour le cheval et le cavalier, fabrique l’objet adapté, et gère ensuite la relation SAV. Aujourd’hui, ça n’existe pratiquement plus ; c’est un métier d’archi-spécialiste qui, pour être rétribué à sa juste valeur, nécessiterait de pratiquer des tarifs et des délais délirants pour le consommateur – ou alors sur des marchés de niches très locaux.
Les selliers sont aujourd’hui des manufacturiers où un maître sellier s’occupe de la conception des modèles et gère l’atelier, dans lequel des ouvriers travaillent à la chaîne et sont spécialisés dans une ou deux opérations de la fabrication. Le lien technique, sur le terrain et avec le couple cheval / cavalier, est assuré par un technico-commercial. Le problème, c’est que ces gens de terrain sont plus souvent commerciaux que techniques et manquent parfois cruellement de formation et / ou de possibilités techniques d’adaptation, tout en étant tenus par des objectifs chiffrés élevés (imposés par l’hyper-concurrence du secteur) qui ne leur permet pas forcément de travailler au mieux…

 

Le saddle fitter (ou ergonome comme je préfère dire maintenant 😉 ) se pose comme indépendant, mais en fait c’est plutôt un bouche-trou créé par le système lui-même pour compenser une défaillance de compétence. Idéalement, si les acteurs précédemment évoqués étaient mieux formés, il y aurait peu besoin de ces électrons libres. Les ergonomes ont étudié l’anatomie et le fonctionnement du cheval et du cavalier ainsi que les contraintes des différentes activités équestres, et grâce à leur connaissance du marché, sont à même d’orienter leurs clients vers différentes solutions en fonction du cahier des charges donné. Ce fonctionnement hors système permet d’avoir du recul et d’amener en théorie un conseil objectif au client, mais l’objectivité est difficile à atteindre pour plusieurs raisons :

 

1. l’objectivité est toujours limitée par la connaissance que l’on a ; or souvent, les clients attendent que l’on connaisse tout ce qu’ils ont pu voir sur Internet. Et quand ils se rendent compte que ça n’est pas le cas, ils sont fâchés!
2. le conseil en ergonomie seul, ça ne marche pas parce qu’on doit aussi avoir des solutions matérielles à proposer. Donc on est obligé d’agir avec des recommandations commerciales pour une ou plusieurs marques. Le serpent se mord la queue, car l’objectivité est dans ce cas contestable, et notamment par les autres professionnels du secteur.

 

Il y a donc une harmonie nécessaire mais difficile à créer entre ces différents métiers, qui devrait reposer sur des valeurs d’éthique professionnelle, de complémentarité et de mutualisation des compétences. Mais encore une fois l’hyper concurrence du secteur rend les susceptibilités irritables et les conditions d’exercice compliquées, et il n’est pas évident de tirer son épingle du jeu.

 

DCA : Comment se déroule une consultation en saddle-fitting ?

 

Pour ma part, je procède d’abord sur diagnostic, puis avec un mode de suivi : [extrait de mon site pro : https://chacunsaselle.com/conseil-et-suivi/] La consultation de diagnostic est la plus longue, elle dure environ 2h pour un couple cavalier / cheval. C’est un état des lieux qui me permet de cerner les besoins actuels, et d’anticiper sur les besoins à venir. Il se compose d’une anamnèse (prise en compte de la situation globale du couple cheval / cavalier), d’une analyse de la conformation, de la posture et de la locomotion du cheval, ainsi que d’une palpation manuelle. Puis la selle est analysée à son tour, pour elle-même, pour le cheval, puis par rapport au cavalier si elle valide l’étape « adaptation au cheval ». Lorsque la selle n’est ni adaptée, ni adaptable au cheval, j’établis des préconisations de choix de matériel, ou je propose des essais de selles complémentaires (avec moi, ou le sellier de votre choix). Lorsque des solutions d’adaptation simple sont possibles, je vous explique comment procéder et avec quel sellier, ou quel matériel.

 

Les consultations de suivi sont recommandées sur un rythme annuel en général, plus fréquemment si la situation l’impose (jeune cheval, cas complexe). Elles permettent de contrôler régulièrement le bon état du matériel, d’anticiper les problèmes potentiels, d’effectuer des réglages plus précis, et de s’assurer que l’évolution équestre ne sera pas gênée par un potentiel problème matériel. Si les conseils de suivi ne sont pas respectés par le propriétaire du cheval, ma responsabilité ne saurait naturellement être engagée.

Eugénie vérifie la pointe de la scapula.

 

DCA : Quels critères dois-tu prendre en compte lorsque tu travailles sur l’adaptation d’une selle ?

 

Je me base sur l’analyse que j’ai conduite sur le cheval et le cavalier : d’abord conformation / posture / mesures / locomotion propre au cheval (sans le cavalier sur son dos), puis équitation pratiquée, posture et niveau équestre du cavalier – autant de paramètres qui sont susceptibles d’avoir un impact sur toutes les données “cheval”, justement. En fonction de tous ces critères, la selle doit répondre à plusieurs grilles d’analyse :

 

1. gêne-t-elle le cheval, si oui pourquoi? est-ce modifiable?
2. idem pour le cavalier
3. correspond-elle aux pré-requis des disciplines pratiquées?
4. la technicité de l’outil est-elle suffisante ou insuffisante par rapport aux objectifs visés?
5. quels sont les accessoires idéaux pour permettre au couple de fonctionner parfaitement, une fois l’objet selle optimisé?

 

Je suis donc susceptible de faire changer de selle parce que ça ne va pas ou qu’on n’y peut rien ; de modifier moi-même (pour de petites opérations) ou de faire modifier une selle par un sellier compétent (pour des opérations structurellement plus lourdes) ; ou encore d’utiliser une palette d’accessoires (tapis, correcteurs, amortisseurs, sangles, étriers, etc.) pour trouver une solution satisfaisante, à savoir une selle qui ne gêne pas le cheval dans son corps et dans ses mouvements, qui permet au cavalier de s’équilibrer et de fonctionner correctement sur le dos de sa monture, et au couple de performer à la hauteur de leurs ambitions (de la balade du dimanche au GP de dressage, peu importe le niveau de performance choisi!)

Test de l’uniformité des panneaux, par toucher, pour sentir d’éventuelles irrégularités.

 

DCA : Que dirais-tu à ceux qui perçoivent le saddle-fitting comme un luxe, et pas comme une nécessité de base ?

 

Qu’ils ont probablement raison et qu’on a des problèmes beaucoup plus graves, comme l’accès à l’eau potable dans l’Afrique sub-saharienne par exemple.

 

Mais que du moment où ils ont acquis un cheval, ils se sont engagés à se comporter envers lui en “bon père de famille” selon les termes de la loi ; et que s’ils décident de lui monter sur le dos, il faut qu’ils soient certains que le matériel d’équitation choisi corresponde à l’animal. La notion d’ergonomie n’est pas à remettre en cause, y a pas de question de croyance à mettre en jeu derrière ça : une selle va, ou ne va pas ; point. C’est pas plus compliqué, dans l’esprit, que le choix d’une paire de chaussures!
La vraie difficulté, c’est que lorsque l’on est confronté au choix d’une selle, on a très peu de données techniques sur les selles : on ne sait pas à quoi les mesures correspondent, on ne sait même pas s’il y a possibilité d’avoir différentes tailles hormis la taille du siège (qui est une donnée qui correspond au cavalier uniquement) ; et au cours de l’apprentissage de la vie de cavalier, à aucun moment on ne reçoit d’enseignement pratique à ce sujet, donc on n’y est pas sensibilisé. Alors aujourd’hui, de nombreuses personnes sortent des chemins battus et se renseignent par eux-mêmes, mais l’accès à l’information reste encore très complexe. Même les lecteurs de mon blog, qui sont sensibilisés au problème, n’ont que très difficilement la capacité à mettre en oeuvre leurs connaissances théoriques, parce qu’il faut être guidé de façon pratique pour savoir faire.

 

C’est comme pour le piaffer : si t’as jamais monté un cheval mis au piaffer, que tu n’as personne pour te guider dans les sensations vers le piaffer, et que les seuls moyens dont tu disposes sont les lectures et les images, pour trouver un piaffer juste, tu vas mettre des années! (bon après y en a qui sont plus doués que d’autres…)

 

DCA : Je rencontre régulièrement des cavaliers, qui ne pratiquent pas de discipline sportive (ils font de la balade, du horsemanship, sans plus), et qui considèrent que le saddle-fitting ne les concerne pas. Qu’en penses-tu ?

 

Ben pareil… C’est pas une question de chapelle ou de discipline pratiquée, c’est juste la base : du moment où tu montes sur le dos d’un cheval, débrouille-toi pour que l’outil avec lequel tu le montes lui convienne. C’est pas plus compliqué que ça…

 

DCA : Sur une échelle de 1 à 10 (10 = le top du top), où situerais-tu la qualité de l’adaptation de l’équipement des chevaux en France/Belgique/Suisse ?

 

Je dirais que pour chaque pays, ça dépend des endroits : dans certaines régions où de bons selliers (sans se réclamer du saddle fitting, juste des gens qui ont une bonne éthique et un bon niveau professionnel) “sévissent” depuis plusieurs années, la population équestre locale est plutôt correctement équipée ; certaines régions où sévissent de mauvais saddle fitters : les couples sont super mal habillés ; d’autres régions où c’est la guerre entre tous les selliers et plus personne ne comprend ce qui s’y passe ; et enfin, des régions où c’est le désert de tout professionnel et hors Krämer point de salut… C’est hyper hétéroclite.

 

Donc comme je suis centriste (je suis Balance c’est pas de ma faute) je mettrai une note de 5 – sans conviction. Plus sérieusement, la qualité de l’adaptation de l’équipement des chevaux et de leur cavalier dépend VRAIMENT du professionnel avec qui ils bossent. C’est pas une question de marque, c’est relativement peu une question de budget, c’est surtout une question de qualité d’analyse fondamentale, et de capacité technique à y répondre.

 

DCA : Au niveau de la recherche en adaptation des équipements équestres, qui est en tête ? Existe-t-il une plateforme où l’on peut avoir accès à la science derrière le saddle-fitting ?

 

En France, EASE voudrait bien faire ça, mais c’est compliqué à mettre en oeuvre : fédérer des indépendants, leur faire sortir la tête du guidon pour les coller sur des projets communs, le tout à titre associatif donc gratuit ? tu peux te lever de bonne heure… Une association de cavaliers amateurs fondus d’outils de mesures divers et variés, l’Association pour les Sciences Equines, a bien un projet, mais je vois pas trop où ça va pour le moment. Un certain “grand sellier” a commandé une étude sur l’impact des matelassures sur la locomotion du cheval à des chercheurs il y a quelques temps, mais le service marketing voulait à mon avis que les résultats abondent dans leur sens commercial ; enfin c’est mon interprétation, parce que quand on regarde le protocole mis en place pour la recherche, on réalise que des données fondamentales du fitting ne sont même pas maîtrisées par les chercheurs… Un peu comme ce qui se passe au niveau des labos pharmaceutiques en fait. Les quelques thèses vétérinaires sur le sujet sont pas inintéressantes, mais assez factuelles et ras du plancher (encore que j’ai été sollicitée par une étudiante toulousaine, et son projet est vraiment intéressant, donc peut-être que ça va bouger dans les années à venir 😉 )
Donc ouais c’est pas la joie en France pour le moment.

 

A l’international, ça bouge plus. Il y a notamment l’ISES (International Studies for Equine Science), qui fédère plusieurs chercheurs et professionnels de différentes nationalités. Ca fait des années que je me dis qu’il faudrait que j’aille à leur conférence annuelle, et puis à chaque fois je suis rattrapée par le quotidien…

 

La Society of Masters Saddlers, au Royaume-Uni, est assez compliquée d’accès. D’un côté, ils sponsorisent des recherches, travaillent en lien avec les instances fédérales équestres britanniques et les selliers pour cadrer la profession, et semblent chercher à faire évoluer les choses ; mais ils donnent en même temps l’image d’un cercle traditionnel fermé, limite rétrograde tellement ils protègent leur pré carré et leurs façons de faire. C’est bien de préserver les traditions, mais ce manque d’ouverture et d’accessibilité à l’international me paraît dommage. Le mystère anglais =) (qu’on ne se méprenne pas : j’adore cette culture, mais c’est pas simple de travailler avec eux).

 

Le travail du réseau SaddleFit4Life, géré par la sellerie Schleese (Amérique du Nord) est très intéressant au point de vue de la recherche ; mais c’est très “américain” dans l’organisation des formations et les façons de faire (malgré les origines allemandes du fondateur Jochen Schleese, plus jeune maître sellier chez Passier dans les 80’s), y a encore un intérêt commercial dans l’affaire – et pour ma part je ne suis pas d’accord avec leur analyse des questions de posture du cavalier. Mais méthodologiquement et “culturellement” parlant, c’est assez fort ce qu’ils produisent.
Les germaniques, puisqu’on en parle, j’aime bien ce qu’ils font, la philosophie de leurs produits qui est dans l’hyper fonctionnalité : leurs recherches débouchent sur des créations de produits, et basta. Ca me plaît plus que la recherche pour la recherche et le simple fait de dire qu’on a claqué des milliers dans des études dont les applications pratiques sont très floues et limitées. L’université de Leipzig est super balèze, je crois? Zurich aussi me semble-t-il. Malheureusement le fait que je ne maîtrise pas la langue limite un peu les accès que j’y ai… Les néerlandais je sais pas trop, je connais très mal cette culture, mais ça m’étonnerait pas qu’il s’y passe des choses intéressantes aussi.
Si j’ai un auteur à recommander, c’est la véto US Hillary Clayton dont les articles sont accessibles sur Research Gates en grande partie. En anglais, désolée.

 

Bref, y a pas mal d’initiatives un peu à droite à gauche, ça part un peu dans tous les sens, c’est passionnant, mais difficile de s’y retrouver et de faire la part des choses car peu de consensus international sur la question. La plupart du temps, les selliers font les recherches qui les intéressent pour produire des selles et accessoires adaptées aux questions qu’ils se posent, aux chevaux qu’ils équipent, et aux cavaliers qui les paient, et voilà…

 

DCA : Quelles sont les options, aujourd’hui, si l’on n’a pas de saddle-fitters dans le coin, pour s’initier à la discipline ? Existe-t-il une formation professionnelle en France/Belgique/Suisse ?

 

J’anime souvent des stages d’initiation au fitting, pour apprendre aux cavaliers amateurs et aux autres corps de métiers du secteur les gestes de bases et les choses à regarder en priorité. A mon avis, ce programme-là devrait faire partie des galops fédéraux… enfin vu la possibilité de communication avec les instances fédérales, on en reparlera dans 10 ans.
En ce qui concerne la formation professionnelle  : en Belgique et en Suisse, je ne sais pas ce qui se passe, mais en France pour l’instant seul Glenn Hasker (mon formateur initial dont j’ai beaucoup appris en 2012 et depuis, pas mal divergé) propose une formation en anglais – ce qui en limite malheureusement l’accès à pas mal de monde. Pour ma part, j’accueille cette année quelques étudiants qui en ont fait la demande et m’ont proposé un projet construit, et si cela fonctionne bien, j’ai pour intention de proposer une formation plus ouverte à partir de 2018. Ca commence la semaine prochaine… j’ai hâte!
Sinon pour ceux qui parlent anglais, il faut vraiment suivre le Compact Course SaddleFit4Life de Jochen Schleese en Allemagne, il en donne un ou deux par an. Méthodologiquement, c’est ce que je connais de plus construit pour aborder le sujet de l’adéquation selle / cheval – et il m’a bien inspirée pour pas mal de trucs!
Après, les grandes maisons de sellerie proposent parfois des formations spécifiques à leurs produits, en fonction de leurs propres recherches, donc une fois qu’on est professionnel en exercice, c’est toujours très intéressant à suivre, ça permet de glaner plein d’infos sur les conceptions et les choix techniques. Il faut bien avoir conscience que les connaissances de base en ergonomie équine ne servent à rien en soi, et qu’il faut toujours les mettre en lien avec les questions de conception que les marques développent!

 

DCA :Qu’est-ce qui a changé en toi, dans ta perception, dans ta pratique équestre et dans ta gestion des chevaux depuis que tu pratiques ce métier ?

 

 

Honnêtement? tout.

 

Mes chevaux (oui parce que depuis le welsh j’en ai acheté un deuxième, un barbe de l’élevage El Marsa dans la Drôme) déjà, j’ai appris à les considérer à leur juste place. J’ai appris que le mieux était l’ennemi du bien, qu’il fallait faire simple et que quand quelque chose fonctionnait dans le bon sens, c’était pas nécessaire de se prendre la tête plus que ça. J’avais, comme beaucoup de cavaliers amateurs nouvellement propriétaires, de grandes théories sur un tas de trucs : la vie dehors, les pieds nus, le sans mors, le dressage bien VS le dressage pas bien ; enfin toutes les grandes théories “bien-êtristes” à la mode ces temps-ci. Après quelques années d’expérience : mes chevaux sont ferrés des antérieurs, le barbe a une couverture à l’année à cause de sa dermite ET de sa frilosité et va passer à mi-temps en box d’ici peu, je fais du saut d’obstacle pour arrêter de me prendre le chou avec le dressage, j’ai essayé brides et enrênements pour voir ce que ça faisait… : tout ça est constamment mené comme une expérience, en me basant sur une réelle écoute des besoins de les animaux, et pas sur des grands présupposés basés sur des lectures tirées d’Internet pour avoir l’air fréquentable face à une communauté. Plutôt ironique, quand on réalise que c’est grâce aux forums et au blogging que je suis devenue ce que je suis… Justement, ça m’a aussi donné beaucoup de recul vis-à-vis du phénomène Internet. Je suis toujours au taquet dessus, parce que c’est un outil de travail et que c’est incroyable ce qu’on peut trouver grâce à ça, mais je m’en méfie beaucoup plus. Les gens qui s’y expriment le plus sont rarement les plus intéressants dans la vraie vie !

 

Et vis-à-vis de ma clientèle, du coup, j’ai beaucoup moins d’ouverture théorique et beaucoup plus d’ouverture véritable. Ce qui fait la différence, c’est la qualité des rapports humains, une pratique basée sur une vraie posture professionnelle et la capacité à expliquer avec des mots simples la complexité de la discipline. Les gens ne sont pas stupides, et ils ont envie d’apprendre et de comprendre : c’est génial de pouvoir se rendre accessible et de travailler avec ceux qui s’en donnent les moyens (et pas que financiers)! En revanche j’ai vraiment du mal avec ceux qui attendent mon intervention comme un coup de baguette magique… ils seront forcément déçus parce que je suis une vraie moldue :p

 

DCA : Comment les grandes marques de selles et d’équipement réagissent à l’essor du saddle-fitting ? 

 

Honnêtement, au début, pas top en France – ce qui est bizarre, parce que les grands selliers français exportent beaucoup à l’étranger et qu’ils savent que ce système existe ailleurs. Ils devaient simplement ne pas être ravis de voir que ça arrivait par ici… Dans un dossier de Grand Prix Magazine, un directeur commercial disait que le saddle fitting c’était à la sellerie ce que l’ostéopathie était à la médecine vétérinaire, à savoir une pratique parallèle non reconnue, un truc de charlatans ; mais en nous qualifiant de “para-sellier”, il a finalement touché juste ! c’est exactement ça : on est là pour intervenir en renfort de leur profession, qui n’est pas forcément à même de tout gérer, de tout connaître et de tout traiter. Encore une fois, c’est complémentaire…

 

Les selleries étrangères sont plutôt favorables, parce qu’à l’inverse, elles utilisent le système des saddle fitters pour pénétrer le difficile marché français et gagnent ainsi une certaine image de technicité.

 

Cela dit, depuis deux trois ans, une certaine curiosité, voire cordialité s’est installée entre ces différents acteurs du marché. Bon, ça dépend surtout de l’attitude des uns comme des autres : ceux qui cherchent à écraser l’autre devant le client, le taxant d’incompétence pour se faire mousser et vendre son matériel ou son service, ça ne passe pas ! Mais entre ceux qui cherchent le dialogue, qui sont ouverts aux suggestions et aux solutions techniques d’un parti comme de l’autre, ça peut donner des choses top. J’ai eu l’occasion de travailler avec plusieurs d’entre eux, certains ne font pas forcément l’effort, mais d’autres sont vraiment ouverts et la collaboration produit des résultats très intéressants.

 

DCA : Imaginons deux cas de cavaliers de loisir lambda, tous les deux touche-à-tout. L’un fait intervenir un saddle-fitter régulièrement, l’autre s’est débrouillé sans. Quels scénarios pouvons-nous imaginer pour l’évolution de leurs chevaux respectifs ? Autrement dit : quelles sont les conséquences possibles d’une selle bien adaptée versus d’une selle inadaptée ?

 

Il y a plusieurs solutions possibles. Je vais appeler le premier cas de figure Michel et le second Claude, si tu veux bien.

 

1. Michel est suivi par un bon pro et a une bonne selle alors que Jean, non : le cheval de Michel est bien musclé, n’a pas de problème de comportement, Michel est content et les progrès se font sentir à mesure que le temps passe, alors que Claude n’a que des problèmes avec son cheval qui le flanque par terre régulièrement parce que sa selle trop serrée le gêne et refuse de reconnaître ce qui Michel lui explique régulièrement à propos de son matériel ; dégoûté, il arrête l’équitation et le cheval finit Dieu sait où.

 

2. même scénario pour Michel, mais Claude a, par hasard, une selle qui va pile poil à son cheval. Claude se fiche de Michel qui selon lui, paie pour rien ; mais Michel a sa conscience pour lui et tout va bien, ils partent en rallyes ensemble et boivent des apéros régulièrement.

 

3. Michel est suivi par un pro en qui il a placé sa confiance, mais celui-ci n’est pas très performant / très honnête ; la selle ne va jamais, il paie des fortunes en fitting. Claude, lui, a un cheval qui s’en fout royalement même si sa selle ne lui va pas, donc Michel est écoeuré, revend le cheval et place un sort vaudou sur tous les saddle fitters de la Terre.

 

Et encore, je t’épargne toutes les conditions nécessaires préalables au fait de seller un cheval, à savoir un cheval en bonne santé, qui n’attire pas toute la misère du monde (il y en a!), qui soit correctement hébergé, entretenu et entraîné, etc. Des tas de gens trouveront toujours à redire à la question de se faire conseiller pour le choix de leur selle, de la même façon qu’il y a probablement des gens qui trouvent qu’il est inutile de se brosser les dents?

 

La vraie question derrière tout ça, c’est l’éducation et la conscientisation des cavaliers. J’ai des clients qui ont monté toute leur vie avec des selles pourries défoncés sans jamais avoir de problème jusqu’au jour où… tout s’effondre. Ils mettent des mois à se remettre de leur culpabilité – mais même si c’est normal de culpabiliser quand tu prends conscience de ton ignorance, c’est aussi inutile. Tout réside dans la capacité de chacun à évoluer, apprendre, constater, et travailler. Si Claude a par chance une selle qui va parfaitement à son cheval, ou un cheval qui s’en fout (promis, j’en connais), jamais il n’estimera avoir besoin d’un service d’ergonomie. Pour autant, rien ne dit qu’un jour il n’en aura pas besoin…

 

Le fait est que je crois fermement en la nécessité de respecter le vivant, dans ses formes et dans son évolution, et que ce respect passe par l’adaptation du matériel. La selle est la concrétisation du lien cheval / cavalier par le matériel, et pour que le lien fonctionne idéalement, la selle doit être adaptée. Si elle ne l’est pas, il y a de la friture sur la ligne…

 

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Encore un grand merci à Eugénie pour sa participation ! Suivez-la sur Facebook, et suivez la page de D’un Cheval L’autre également 😉
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4 thoughts on “Entretien avec Eugénie Cottereau, saddle-fitter – ergonome

  1. Beaucoup de difficulté à lire ce texte écrit en “pattes de mouche” j’ai laissé tombé très vite et c’est très regrettable car voilà un sujet hyper-intéressant ! Pitié pour les yeux et essayez les caractères gras…

    1. Merci pour ce retour. Depuis votre commentaire, j’ai effectué quelques changements. J’espère avoir votre critique sur la nouvelle disposition, en espérant que la lecture soit plus agréable ainsi.

  2. Entretien très intéressant à lire et qui donne envie d’en savoir plus. C’est un sujet délicat la selle et il me semble que tous les cavaliers ont des préjugés sur le sujet (moi compris). C’est donc avec plaisir que je découvre grâce à cet entretien Eugénie Cottereau qui semble être une personne ouverte d’esprit et pragmatique. Merci D’un cheval à l’autre 🙂

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