Entretien avec Anja Zollinger

Anja Zollinger est collaboratrice scientifique au sein du Haras National Suisse, et c’est un véritable puits de connaissance. Je l’ai rencontrée lors des dernières Rencontres de la Cense, et je l’avais trouvée bien trop intéressante pour ne pas en parler sur le blog. Voici le résultat de notre entretien !

D’un cheval l’autre – Quel est ton parcours et ton rôle au sein des Haras Nationaux suisses ?

Anja Zollinger – Je suis passionnée de chevaux depuis l’enfance, ma maman m’a certainement passé le virus. J’ai ma propre jument depuis mes 10 ans (elle est même encore là, elle a 27 ans :-)) Au moment de choisir une formation après le “bac” j’ai hésité entre devenir maitresse d’école ou… écuyère. J’ai assez vite abandonné cette deuxième option car je ne trouvais pas de centre équestre/écurie où faire un apprentissage qui corresponde à mes aspirations du moment avec les chevaux (j’avais découvert Antoine Cloux, Véronique de Saint Vaulry et un peu plus tard Andy Booth et je ne me voyais pas re-entrer dans le moule de l’équitation « conventionnelle »). Du coup, j’avais finalement opté pour maitresse d’école en me disant que cela me laisserait plein de temps libre à côté de mon job pour monter à cheval :-).

Et un peu par hasard, mon papa a entendu parler d’un cursus d’ingénieur agronomie avec spécialisation en sciences équines. Du coup, j’ai étudié l’agronomie avec orientation en sciences équines à la Haute école des sciences agronomiques de Zollikofen.

A la fin de mes études en 2012, j’ai été engagée comme collaboratrice scientifique ici au Haras national suisse dans le groupe de recherche Élevage et détention de chevaux.

DCA – Quelle est la mission du département où tu travailles ?

Anja Zollinger – Je travaille dans le groupe Élevage et détention de chevaux du Haras national suisse (lui-même fait partie de Agroscope, qui est le centre de recherche agricole de la confédération suisse).

Je suis responsable du Bureau de conseils cheval. Tous les propriétaires de chevaux peuvent poser par téléphone ou par email n’importe quelle question liée aux chevaux et j’y réponds avec l’aide de mes collègues (chacun a un peu ses sujets spécialisés). A part le bureau de conseils, je donne des cours (détenteurs de chevaux pro et amateurs, étudiants en sciences équines, etc.) sur des sujets comme l’éthologie, les théories de l’apprentissage, le bien-être animal, la construction d’écurie/l’hébergement, le contexte légal lié à la garde de chevaux, etc. Je conduis également des petits projets de recherche appliquée liés à l’optimalisation des conditions d’hébergement des chevaux, p.ex. : box social pour les étalons, tests de divers systèmes de slowfeeding, étude du comportement de repos dans les stabulations libres en groupe, etc.

Cliquez ici pour voir un exemple de recherche (même si le site du haras n’est pas très à jour….).

Et cliquez ici pour en savoir plus sur le Bureau de conseils.

DCA – Quel type de recherche exercez-vous ? Confrontez-vous vos résultats avec le terrain ?

Anja Zollinger – J’ai déjà répondu partiellement à la question ci-dessous concernant le type de recherche. Nous publions d’une part dans des revue scientifiques mais nous nous occupons également de la partie « transfert de connaissances » au travers d’articles dans la presse spécialisée, dans la presse plus grand public, avec des fiches techniques destinées aux propriétaires de chevaux et bien entendu au travers des cours que nous donnons (Equigarde, Equiday, etc.).

DCA – Selon tes recherches, comment devrions nous héberger nos chevaux pour répondre à leurs besoins ?

Anja Zollinger – La règle c’est de bien connaître les besoins fondamentaux du cheval, son comportement et son mode de vie à l’état naturel et de respecter ses besoins au mieux dans le contexte domestique. Globalement, le cheval a besoin de contacts sociaux, de manger des fibres pratiquement en continu, de mouvement et d’air frais. Chaque propriétaire de cheval est ensuite responsable de s’assurer que les conditions d’hébergement de son animal respectent au mieux ses besoins. Le propriétaire d’un cheval doit également être capable d’évaluer l’état de bien-être de son animal. Il ne suffit pas toujours de mettre le cheval en groupe au pré pour qu’il se sente bien, ce n’est malheureusement pas si simple.

Quelques exemples concrets pour illustrer :

  • Pour l’alimentation, l’idéal serait du foin / de l’herbe à volonté avec un cheval qui régule sa consommation de lui-même (le consensus dit qu’il faudrait éviter des pauses sans nourriture de plus de 4 heures). Malheureusement, cela ne fonctionne pas toujours… Pour certains chevaux « easy feeder » (bon valorisateurs de fourrage), l’herbe qui pousse sous nos latitude (et donc aussi le foin qui est produit) est trop riche et rend une consommation ad libitum impossible (surpoids, fourbures, …), il faut donc se tourner vers des solutions pour fractionner l’affourragement (p.ex. des systèmes automatisés qui donnent accès au foin toutes les x heures pour x minutes) et/ou ralentir l’ingestion (p.ex. avec des filets à petites mailles ou autres systèmes slowfeeding). Bien sûr, le filet petite mailles n’est pas « naturel » et il y a plein de questions encore ouvertes (frustration ? blessures aux gencives ? usure des dents et vibrisses ?) mais pour certains chevaux cela peut être un bon compromis.
Le sacro-saint filet à foin.
  • Le chevaux vivent en groupe, OK, mais il vivent en groupe sur des grandes surfaces. En conditions domestiques, il y a souvent moins de place et des ressources limitées (accès à la nourriture, à l’ombre, à l’abreuvoir pas toujours possible pour tous les chevaux en même temps, etc.), il faut donc s’assurer que chaque membre du groupe se sente bien dans le groupe et qu’il ait accès aux ressources. Même au sein d’une stabulation libre en groupe, il faut faire des aménagements intelligents pour offrir des possibilités aux chevaux qui le souhaitent, de se « retirer » ou de « s’isoler » pour être tranquille.  Il y a aussi certains animaux qui n’ont pas été « sociabilisés » ou autrement dit qui ont été détenus isolés pendant (trop) longtemps et qu’il faut ré-habituer petit à petit à vivre en groupe.

DCA – Que penses-tu du rôle des propriétaires, de la demande, dans l’évolution des mentalités quant au bien-être du cheval ?

Anja Zollinger – Le rôle du propriétaire est fondamental ! C’est lui qui est responsable du bien-être de son animal. C’est lui qui devrait le connaitre le mieux et prendre le temps de l’observer pour évaluer si les conditions de vie qui lui sont offertes lui conviennent. Et, si ce n’est pas le cas, c’est de sa responsabilité de changer quelque chose. Les mentalités sont en train d’évoluer, c’est sûr. De plus en plus de gens s’intéressent vraiment aux besoins de leurs chevaux, s’informent, lisent, suivent des cours, etc. Les législations sur la protection des animaux sont importantes, mais la force de frappe des propriétaires de chevaux l’est encore bien plus. Si la demande des pensionnaires évolue, l’offre des écuries de pension / des centres équestres évoluera également.

J’aime bien donner cet exemple : j’ai travaillé il y a quelques années dans une écurie de pension dans la région de Zurich en suisse alémanique. Mon patron de l’époque a ajouté des terrasses / paddocks devant ses boxes, car il était devenu trop difficile de louer un box avec juste une fenêtre, sans accès permanent à une terrasse / un paddock.

DCA – Penses-tu que les choses évoluent en Suisse, en France et en Belgique ?

J’ai déjà partiellement répondu à la question ci-dessus. En Suisse, on observe très nettement que la tendance vers des conditions d’hébergement plus respectueuses des besoins des chevaux vient de l’Allemagne (la partie germanophone de la Suisse a une petite longueur d’avance sur la partie francophone de la Suisse, qui est quant à elle plutôt tournée vers la France). En France, il semble que toute cette dynamique se met en route gentiment. Ce qui m’a frappé en France, c’est qu’il semble y avoir assez peu de conditions d’hébergement entre les deux extrêmes. Je m’explique : vu de l’extérieur, il semble qu’il y a d’un côté les centres équestres où les chevaux sont en box (sortent peu voir pas du tout, peu ou pas de contacts sociaux, alimentation super rationnée avec peu de fourrages) et de l’autre côté des conditions d’hébergement très extensives sur des hectares de prairie en groupe. En Suisse, il y a davantage de structures « entre deux », p.ex. chevaux en box la nuit mais au pré en groupe la journée.

Je ne connais pas la situation en Belgique mais je serai très intéressée à l’étudier davantage car c’est également un petit pays comme la Suisse.

DCA – As-tu éventuellement des statistiques pour avoir une idée des types d’hébergement les plus fréquents dans ces trois pays-là ?

Anja Zollinger – Pour la Suisse, nous allons publier au printemps 2018 des statistiques précises sur l’évolution des conditions d’hébergement depuis 1997. Pour les rencontres La Cense de 2017 j’avais fait cette slide avec Hélène Roche (voir ci-dessous). Les chiffres sont difficiles à obtenir car il n’y a pas de registre officiel avec les conditions d’hébergement. Il faut donc faire des études par questionnaire (pas sûre que les gens répondent honnêtement) ou aller faire des visites d’exploitations (du coup l’échantillon est beaucoup plus petit). Pour la Belgique il faudrait chercher de manière ciblée, p.ex. en demandant à un institut belge de recherche agronomique ou à une organisation faitière de la branche équine.

DCA – Selon toi, peut-on pratiquer une équitation sportive, de haut niveau, tout en respectant les besoins naturels de nos chevaux ? As-tu des exemples de personnalités qui travaillent dans ce sens ?

C’est un challenge mais j’aimerais dire que c’est possible ! Tout est une histoire de compromis qu’on est d’accord de faire. Et quant à savoir quels compromis sont acceptables, ça c’est une question d’éthique, chacun a sa vision des choses, chacun fait sa propre pesée d’intérêts….

Spontanément j’ai le nom de Uta Gräf qui me vient en tête. Je ne suis jamais allée chez elle mais elle prône des conditions d’hébergement et une alimentation respectueuse de leurs besoins, même pour ses chevaux de grand prix.

Je pense que c’est vraiment important que des gens comme ça, des stars du sport, montrent et communiquent que c’est possible. Ils auront un plus grand impact sur les autres cavaliers de sports que si le message vient des scientifiques, des cavaliers de loisirs et des association de protection des animaux.

DCA – Parlons de législation : en quoi la législation suisse diffère de nombreux pays en matière de bien-être équin ?

Anja Zollinger – En Suisse, nous avons une ordonnance qui depuis 2008 contient des dispositions précises et contraignantes spécifiquement pour la détention des équidés. Les premiers articles concernent tous les animaux (p.ex. art3, al 4 « les animaux ne doivent pas être détenus à l’attache » ou art. 13 « les animaux d’espèces sociables doivent avoir des contacts sociaux appropriés avec des congénères)

Puis il y a des parties consacrées uniquement aux chevaux, p.ex. l’art. 21 « pratiques interdites sur les chevaux » et les articles 59 à 63. Les dimensions minimales des enclos et écuries sont en annexe (p. 104-105, tableau 7). Il y a également des obligations de formation pour la détenteurs de plus de 5 chevaux et pour les personnes qui parent des chevaux à titre professionnel. Chaque canton est responsable de contrôler que les détenteurs de chevaux respectent ces prescriptions légales. Des contrôles sont effectués à intervalles réguliers.

DCA – Existe-t-il une base de données ou bien une plateforme sur laquelle les propriétaires de chevaux peuvent obtenir des renseignements basés sur la science ?

Les informations pour tous les animaux sont communiquées via le site internet de l’Office Fédéral de la Sécurité Alimentaires et des Affaires Vétérinaires (OSAV) : https://www.blv.admin.ch/blv/fr/home/tiere/tierschutz/heim-und-wildtierhaltung/pferde.html et via le Bureau de conseils du Haras national suisse HNS.

DCA – Si tu devais avoir une devise, laquelle serait elle ?

Anja Zollinger – Ouuuhhh… Aucune idée ! Je n’ai pas vraiment de devise…

J’aime bien ces deux citations :

« You must be the change you want to see in the world” (Commence par changer en toi ce que tu veux changer autour de toi) de Gandhi

Et, dans un tout autre registre,

« La connaissance du naturel d’un cheval est un des premiers fondements de l’art de le monter, et tout homme de cheval en doit faire sa principale étude. » Robichon de la Guérinière

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