De la théorie à la pratique : de l’art du compromis

J’en ai fait, du chemin, depuis que j’ai ouvert ce blog il y a quelques années. Grâce à mes chevaux, grâce aux humains qui les entourent, j’ai beaucoup évolué. Autrefois un peu extrême et catégorique dans mes jugements, un peu lavée du cerveau par des discours dogmatiques, qu’on parle de respect du naturel du cheval ou bien de dressage, j’ai une approche plus apaisée et ouverte aujourd’hui. Je constate d’ailleurs, que mon quotidien auprès de mes chevaux n’a jamais été aussi bon. Nous avons, Jazon, Trifine et moi, trouvé un véritable équilibre. Des livres au terrain, tout a changé pour moi.

Entre théorie, et pratique, j’ai fait mon choix.

Comme disait notre cher Nuno : “Il faut beaucoup monter à cheval sans laisser les livres se couvrir de poussière sur les étagères“.

Plongée dans les livres, dans la théorie…

Il y a quelques années, j’ai constaté que j’avais un cruel manque de connaissances équines. Il me manquait une base théorique monstrueuse en termes d’éthologie du cheval, de nutrition équine, d’hébergement, de podologie, de biomécanique, et j’en passe. Puisque je suis une passionnée, et de nombreux cavaliers sont dans ce cas-là, j’ai acheté des livres. Beaucoup, beaucoup de livres. J’en ai une belle collection, comme énormément de gens de chevaux. J’ai lu. J’ai dévoré des dizaines d’auteurs, j’étais terriblement inspirée par leurs écrits, et j’aimais encore plus les chevaux au fil de mes lectures. J’ai aussi constaté à quel point les Galops et autres diplômes mignonnets ne m’avaient pas vraiment appris ce qu’était un cheval… Prise de culpabilité, j’ai commencé à explorer des tas de posts Facebook sur divers groupe de parage/pied-nu, dressage “classique”, paddock paradise et tout ce qui est relié au cheval au naturel.

PP de luxe.
Crédits : Espace équestre les Crins Nature.

J’avais une bonne base théorique, mais quid de ma pratique ? Les professionnels dont je me suis entourée l’ont vite constaté : une bonne connaissance, oui, c’est sûr. Mais entre lire un livre, et appliquer ce qui est marqué dedans, il y a un monde.

…Des heures perdues sur Facebook…

Puis j’ai moi-même répondu à des débats (stériles, disons-le) sur Facebook, acharnée devant mon clavier devant “la bêtise” de certaines personnes, incapables de comprendre à quel point ils étaient des tortionnaires s’ils ferraient leurs chevaux ou bien s’ils ne pratiquaient pas le dressage de l’école de légèreté uniquement. Alors que moi-même, je ne faisais rien de bien glorieux ni en Horsemanship, ni en dressage… je n’avais juste absolument pas mon mot à dire.

La vérité, c’est que je passais beaucoup trop de temps en ligne, ou dans les livres, à sur théoriser et pousser les réflexions jusqu’au bout, sans me confronter assez à la réalité des choses, du terrain. Raisonner de façon rigoureuse est une chose importante, qui permet à beaucoup de cavaliers de changer leur pratique. Je ne regrette pas de l’avoir fait.

En revanche, ce que je regrette, c’est d’avoir passé trop de temps à le faire par rapport à ma quantité de pratique. Il y a un monde entre la théorie idéaliste du cheval au naturel, et la réalité concrète. Ce que je n’ai pas su comprendre au premier abord, c’est qu’avec les chevaux domestiqués, il faut savoir faire beaucoup de compromis, et qu’un compromis n’est pas nécessairement négatif.

…Puis confrontée à la réalité empirique du terrain

Je n’intéressais pas mes chevaux. J’avais peur de Trifine, donc je n’osais rien trop lui demander. Jazon tirait la tronche, oreilles en arrière et nez pincé, donc j’allais encore moins au bout de mes phases, créant encore plus de flou artistique qui contractait d’autant plus Jazon. Trifine comprenait parfaitement qu’il n’y avait qu’une cavalière en carton en face d’elle, ce qui ne la stimulait guère.

Le truc, c’est que j’appliquais maladroitement des concepts que j’avais simplement mal compris. Eh oui ! Comprendre une théorie, un concept, c’est une chose. Visualiser son application pratique, c’en est une autre…

Quelques cours, quelques observations de vrais bons professionnels du Horsemanship, et là je découvre une réalité méconnue jusqu’alors : ils ne se prennent pas trop la tête. Ils font les choses simplement, clairement, et leurs chevaux sont très équilibrés. Ils sont fermes quand il faut, doux quand il faut, neutre la plupart du temps, mais avant tout : ils pratiquent. Ils ont des centaines d’heures de pratique au compteur, ce qui change absolument tout. Leur état d’esprit simple et serein m’a frappée, et c’est là que j’ai commencé à les imiter.

Aurélie de Mévius et Amiro.

Même constat du côté des cavaliers plutôt classiques. Ceux qui sont vraiment bons, travaillent simplement, sans trop ajouter d’émotions négatives à la recette. Ils peuvent dire les choses très fermement, et parfois le cheval en ressort calmé, car tout s’est éclairci…

Des heures de pratique forgent une intuition, un instinct dans la communication avec le cheval qui permet d’avancer considérablement vite. Cela créé des automatismes, une gestuelle et une technique qu’aucun livre ne peut nous apprendre. L’observation, elle aussi, permet de s’inspirer et d’utiliser la technique enfantine de l’imitation, une source d’apprentissage sans fin.

Côté gestion du cheval : théorie versus réalité

Parlons hébergement. Si l’on se penche sur la théorie, il faudrait que les chevaux grignotent des fibres quasi en permanence, tout en marchant, sur des terrains plutôt secs et durs, nuit et jour. On est tous d’accord qu’il s’agit d’un idéal. Un idéal est rarement atteint. D’ailleurs, en pratique, surtout en Europe :

  • nous avons peu de terrain (surtout en Belgique)
  • il fait quand même humide dans beaucoup de régions
  • nos prairies carrées n’encouragent pas le mouvement continu
  • nos fibres sont plutôt conçues pour des vaches et sont trop riches

Ensuite, trouver un Paddock Paradise vraiment bien conçu est difficile, surtout si l’on a besoin d’infrastructures praticables quasiment à l’année. Sans parler même de notions de prix… Ni de confiance, en termes de gestion. Cette année, j’ai fait le choix d’une écurie aux prairies moins grandes, mais gérées en micro rotations. L’hiver se déroule en stabulation.

Ça n’est pas parfait, loin de là, mais je constate (les praticiens santé de mes chevaux aussi) que mes chevaux passent leur meilleur hiver en Belgique cette année-ci. J’ai même mis une couverture imperméable à Jazon, vu sa perte musculaire suite à son opération d’une colique. Il y a encore peu, je n’aurais jamais osé faire ça, ni les mettre en stabulation. Bien sûr, je préfèrerai avoir à disposition un paddock paradise bien fait avec des infrastructures… Mais j’ai choisi ce compromis, qui semble être tout à fait correct pour mes chevaux.

La question du meilleur compromis

Crédits Laureline van Overmeir.

La pratique nous confronte à la réalité des choses. Cette réalité est rarement celle que l’on aimerait… C’est ici que le compromis, un mot qui dérange beaucoup les personnes extrêmes puisqu’il les met face à la dure vérité, doit être mis en place avec bon sens. Le bon sens, encore une expression qui veut tout et rien dire, alors définissons-la… Il s’agit de la capacité de juger, sans y mettre d’émotion. Dans le cadre d’un compromis équestre, il s’agirait d’opter pour le mi-chemin entre conditions domestiques du cheval, et ses besoins comportementaux naturels.

Mon constat empirique est le suivant : beaucoup de chevaux vivant selon des paramètres “non-idéaux” dans la théorie, vont bien. Je crois que nous gagnerons tous à être confrontés à des situations variées, pour nous créer une expérience réelle, concrète, et non pas basées sur des théories livresques, qui peuvent être d’excellents guides philosophiques, mais qui ne remplacent pas la réalité. Nous gagnerons en bienveillance et en sérénité… =)

 

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10 thoughts on “De la théorie à la pratique : de l’art du compromis

  1. Comme toujours, j’adore la réflexion qui ressort de cet article et l’esprit dans lequel il a été écrit. En équitation comme ailleurs, les extrêmes sont toujours difficilement applicables (sans parler d’être supportables) et on se rend rapidement compte que même lorsque tout n’est pas parfait (ou idéal), tout peut bien se passer quand même. Bref, j’adhère totalement !

  2. Ah merci! Enfin quelqu’un de raisonnable qui ne balance pas à tout bout de champs le fameux “un hectare par cheval”.
    J’ai beaucoup aimé ton article et je te rejoins dans de nombreuses réflexions sur les chevaux (l’article Cheval explosif, cheval joyeux en particulier).

  3. Tu as tellement raison. Combien de chevaux j’ai vu mal car ils subissent les idéaux de leurs cavaliers, tandis que d’autres sont pleinement épanouis dans une carrière de sport, en box/paddock.

    J’ai senti une différence avec Atina depuis que j’ai gagné en rigueur, en fermeté, que j’ai arrêté de culpabiliser et de tenter d’appliquer des théories lues dans les livres. Elle est beaucoup plus encline à travailler maintenant que j’arrive à lui “imposer” quelque chose, avant je me contentais d’à peu près, je laissais souffler quand elle avait “à peu près répondu à ma demande”, et je ne comprenais pas que mon copain insiste, au contraire, alors que ses chevaux avaient “à peu près” réalisés l’exercice.

    Maintenant je ne laisse plus tomber aussi facilement, même si j’ai chaud, même si mes chevaux transpirent, je vais jusqu’au bout de mon idée quoiqu’il arrive.

  4. Ce n’est pas évident de se remettre en question comme tu l’as fait. Oui nous ne sommes pas parfait, oui nos choix pourraient être meilleurs, mais le vie nous rappel vite nos limites aussi. Nous n’avons pas tous l’argent qui coule à flot permettant de payer LA pension idéale.

    Pourtant si on suit la logique des extrémistes du net, si tu n’as les sous pour payer tout ce qu’un cheval a besoin tu es un mauvais propriétaire….

    Savoir faire avec ce que l’on a, donner sans chercher à vouloir quelque chose derrière sont mes bases. Très bon article qui permet de se remettre en question?

  5. Et puis savoir aussi soi ne pas trop se faire du mal lorsque l’on ne peut appliquer notre théorie… On peut avoir toute la théorie de l’équitation de tradition française par exemple puis en pratique se trouver sur des trucs que l’on ne parvient à faire, où l’on patauge, etc. Ce qui peut complètement plomber… Sur ce point, différemment d’un compromis, il s’agit plus de ne pas s’en vouloir, ne pas laisser tomber… Ne pas se décourager en fait parce que l’on ne parvient pas à appliquer ce qui serait bon, ou que l’on fait des erreurs… Continuer, avec cette théorie biomécanique en tête, etc. oui mais sans se laisser démoraliser par une pratique qui différera, du fait même du cheval, tous individus…

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