Cinéma : l’étrange cas des chevaux bavards

Voilà plusieurs années que je vis avec une grande amoureuse des chevaux. Comme la pauvre est quelque peu forcée de partager ma gloutonnerie cinéphile, j’ai eu l’occasion de remarquer un drôle de phénomène. Lorsque nous regardons un film dans lequel se trouvent de fringants équidés, ma douce grogne, râle, bref, s’agace. Et si elle s’agace si fort et si bien, c’est que dans les films, les chevaux sont de vraies pipelettes. Et que je renâcle par ci, et que je hennis par-là, presque aucun plan sur un cheval n’est silencieux.

Pourtant, force est de constater que lorsqu’on se retrouve devant un vrai cheval, tout beau, tout doux, le bougre ne daigne que bien rarement nous adresser la « parole ». Un hennissement isolé au loin, un renâclement agacé dû à une mouche intrusive et mal polie, et puis c’est tout…

Alors quoi ? Imposture ! Mystification et trahison ?! Ignorance ou mépris des chevaux ?

Eh bien oui, mais… eh bien non aussi.

C’est un poil de crin plus compliqué que ça.

En 1878, Edward Muybridge réalise une série de photographies de la course d’un cheval, Sallie Gardner, et de son cavalier. Par la suite, il anime cette suite d’images afin de déterminer s‘il existe un temps dans le galop du cheval, ou aucun de ses sabots ne touche le sol (Spoiler, c’est le cas…). Et, tel un mythe grec sur la naissance d’un dieu, le cinéma nait du galop d’un cheval.

C’est vous dire si l’histoire des chevaux et du 7ème art remonte… alors tonnerre de Zeus, que s’est-il passé pour qu’on en arrive là ?

1. La question du montage son

Pour élucider le mystère des chevaux bavards, il nous faut remonter la piste jusqu’au montage son.

Cette étape de la post-production d’un film, bien que cruciale, reste assez méconnue du grand public.

C’est une fois le montage image terminé, ou bien avancé, que le monteur son intervient. Son rôle est de faire exister et de rendre crédible l’univers sonore du film, puisque l’essentiel des sons que l’on entend dans un film sont rajoutés au montage.

Prenons un cas pratique, dans lequel le monteur son ne connait des chevaux que ce qui lui reste de ses deux ans de poney, quand il avait 7 ans.

Deux cavaliers, côte-à-côte, sont sur leurs chevaux et discutent.

Le preneur de son va se concentrer sur l’intelligibilité du dialogue et va s’assurer qu’il ne soit parasité par aucun autre son! Si on lui en laisse le temps, et qu’il parvient à faire taire toute l’équipe de tournage, peut-être essayera-t-il d’enregistrer des sons particuliers et potentiellement difficiles à obtenir par la suite ; ou encore par exemple : des ambiances de scènes extérieures.

La scène et le tournage terminés, nous voilà en phase de post production. Et, pour peu que la scène ait survécu au couperet du montage image, il va maintenant falloir s’occuper de son aspect sonore. Il existe alors plusieurs outils à la disposition du monteur son :

  • Les ambiances, qui durent toute une scène et ne doivent contenir aucun évènement ponctuel. C’est-à-dire pas de moto qui passe au loin, ou bien de coup de klaxon et pas même de petits oiseaux chanteurs. Dans notre cas, pourquoi ne pas ajouter une ambiance de petite rivière à proximité, à laquelle nous ajouterions une ambiance de vent d’été dans les feuilles et puis une autoroute lointaine.
  • Il y a aussi la musique, mais notre scène n’en nécessite pas.
  • Enfin, il y a les effets. Ce sont les éléments ponctuels que l’on va rajouter et placer afin d’enrichir l’ambiance. Et ce sont précisément ces effets qui nous concernent pour notre petite enquête !

Notre monteur son rajoute quelques piaillements d’oiseaux, un train qui passe au loin, les pas et les bavardages incompréhensibles de deux passants… Et puis tout dérape lorsqu’il commence à s’intéresser aux chevaux… A l’image, on voit que l’un des équidés secoue la tête, ni une ni deux, on lui rajoute un renâclement. Et ainsi de suite pour chaque mouvement ou interaction du cheval, visible à l’image !

Il y a aussi les bruitages, mais je vous en laisse la découverte ici :

Alors pourquoi notre brave monteur son agit-il ainsi ? Et bien simplement parce qu’aujourd’hui, tout le monde est persuadé que c’est ainsi que les chevaux se comportent. Et, si du jour au lendemain, on arrêtait de rajouter des sons aux chevaux, il est fort probable que beaucoup de spectateurs auraient l’impression que quelque chose cloche ! Et de toute façon, avant cela, le réalisateur/trice demanderait certainement qu’on rajoute immédiatement des sons à ces animaux mutiques ! C’est l’œuf ou la poule, puisque le monteur son lui-même est victime de cette méprise et donc entretient cette idée du cheval bavard ! Alors, par habitude, et aussi par méconnaissance, on affuble les chevaux d’un panel de bruits, bien souvent inutiles. Mais je vous assure que tout cela est valable pour la plupart des animaux qu’on peut voir à l’écran !

On retrouve d’ailleurs un effet similaire avec les armes à feu : dès qu’un personnage touche ou bouge une arme, on peut entendre tout un tas de petits bruits métalliques parfaitement inexistants dans la réalité. Et pourtant nous y sommes complètement habitués. Et des exemples identiques, il y en a beaucoup dans le cinéma. Et c’est un cercle vicieux puisque nous nous habituons à ces sons, donc nous finissons par les penser indispensable, donc.

Cette situation est celle de la plupart des films et séries dans lesquelles on retrouve des chevaux.  Pourtant, il y a certains cas dans lesquels je trouve qu’il est légitime d’affubler les chevaux de « langage ».

Il faut nous intéresser au fameux phénomène d’anthropomorphisme, qui nous fait prêter à nos animaux des traits et des réactions humaines. Au cinéma, c’est un processus bien souvent utilisé, en particulier dans l’animation. Mais pas seulement ! Il suffit de prendre n’importe quel film dans lequel un animal ou un robot (façon R2D2 ou WALL-E) crée un lien avec un humain et interagit avec lui, pour se rendre compte que c’est essentiellement grâce au son que le 7ème art parvient à créer l’empathie. Et pour les chevaux c’est d’autant plus flagrant que, pour un non initié, les expressions et les sentiments d’un cheval sont beaucoup plus difficiles à identifier. Alors, pour permettre à tout le monde d’être impliqué émotionnellement et de comprendre ce qu’il se passe, on donne la parole aux chevaux. Ce qui nous les rend instantanément plus humains, plus lisibles et permet de les établir en tant que personnages à part entière.

Cette vidéo, bien que traitant de  l’oubliable  « War Horse » de Steven Spielberg, en parle un peu :

Bon, évidemment, cela bafoue honteusement le réalisme…Mais justement, parlons un instant de cette drôle de notion !

2. La question du réalisme

J’ai souvent entendu parler du cinéma comme d’un art réaliste. C’est-à-dire qu’il tendrait à restituer une mimesis de la réalité, une imitation, au travers des images, du monde représenté par les plans successifs, par le son, les bruits de la nature, de la ville, les dialogues des personnages etc…

Pour moi, tout cela est faux. Même si l’illusion est prenante et le film si réel qu’il nous fait oublier que nous sommes face à un film projeté devant nos yeux, le cinéma produit une mimesis fondée sur l’illusion. Le cinéma est bien plus l’art du simulacre que l’art de l’imitation. D’ailleurs, à bien des égards, le septième art impacte le réel, voire, le transforme.

Pour l’illustrer, je trouve l’anecdote de la gâchette assez parlante. Je m’explique.

Projetons nous un instant dans un lointain passé où Netflix n’existait pas et où regarder les films en Vo en France concernait à peu près autant de gens qu’il y a de brin d’herbe dans le désert de Gobi. A cette drôle d’époque, un traducteur en charge des grands westerns américains décida un jour que «Trigger» deviendrait « gâchette », créant au passage un grand agacement chez tous les amoureux de ferraille pétaradante (Bon ok, ce n’était probablement pas un gars tout seul, mais j’aime bien me l’imaginer comme ça…). Ce qu’on appelle une gâchette, est en fait, une « queue de détente ». Mais la plus fine queue de détente de l’ouest, ça sonne quand même tout de suite moins bien…

Un autre exemple de l’influence du cinéma sur notre réalité :

Aux Etats-Unis, ces dernières années, le système juridique s’est retrouvé confronté aux « CSI Effect ». Ce terme désigne l’incidence de la célèbre franchise «  Les Experts » sur les jurés et les criminels. D’un côté, les jurés ne comprennent pas que, comme dans la série, des tests ADN ne soient pas pratiqués comme des brossages de dents, et de l’autre, les criminels prennent justement de plus en plus le temps d’effacer leurs traces ADN en tout genre… Cela a conduit à certaines situations ubuesques dans les tribunaux que, par souci de concision, je vous laisserai découvrir par vous-même…

Tout cela pour vous dire que le cinéma, n’est que du cinéma, et qu’il ne faut pas prendre la chèvre pour une licorne !

Le 7ème art n’est pas une imitation fidèle du réel, il ne cherche d’ailleurs que rarement à l’être, et le plus souvent avec un résultat médiocre. Le cinéma est une version alternative, romancée de la réalité, rien de plus. Et comme dans tout ce que l’on romance, l’exactitude doit céder le pas à la narration. D’ailleurs, le documentaire n’est en rien exempt de ce constat.

Aristote disait déjà que, pour lui, l’œuvre d’art ne doit pas être une simple copie de la nature, mais un mode de représentation esthétique de celle-ci.

«  Il est en effet moins grave d’ignorer que la biche n’a pas de cornes, que de manquer, en la peignant, à l’art de la représentation. »

Alors voilà pourquoi dans les films, les chevaux sont bavards.

Mais lorsque ce bavardage participe à la bonne narration et à la compréhension d’une histoire, et, tant que, comme avec les marrons glacés, on n’en abuse pas, je dis amen. Les médecins hurlent devant la plus grande partie des séries médicales, les agents secrets devant James Bond et les footeux devant Oliv et Tom… On ne s’en sortirait pas s’il fallait contenter tout le monde. Restons critiques, mais restons indulgents aussi, car il est impossible de faire un film qui restitue dans sa globalité chaque élément de la vie. Alors, autant en avoir conscience et utiliser au mieux l’incroyable liberté que nous offre le cinéma pour raconter et s’émerveiller devant les plus belles histoires possibles ! Et si, par hasard, il y a un monteur son ou un réalisateur dans votre entourage, emmenez-le donc passer une après-midi au milieu des chevaux pour qu’il écoute un peu le silence… Cela ne pourra pas lui faire de mal !

Bon, après, peut-être qu’il est parfois arrivé au cinéma d’aller un peu trop loin…juste un peu…

 

 

 

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3 thoughts on “Cinéma : l’étrange cas des chevaux bavards

  1. Très complet cet article. J’en ai appris des choses 😋. Je suis plus lectrice que cinéphile alors les bavardages équins ne m’ont jamais interpellée. Je regarde ce qui me plaît (même si je n’ai pas Netflix lol).

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